Quand tout va bien, on peut aller danser

Dernière mise à jour : mars 12

Série Portraits d'entrepreneur(e)s à impact

De gauche à droite : Thibaud Joubert, Frédéric Bourely, Esther Dormagen et Benjamin Thouret.

« T’es capable, thou can do it », répète souvent Thibaud Joubert à ses trois enfants. De thou can à Toucan, il n’y avait qu’un pas à franchir pour que l’entreprise trouve son nom.


Un jeu de mot qui exprime bien la philosophie qui anime Toucan Solutions : on ne travaille pas seul pour résoudre des problèmes complexes. Comme celui du gaspillage alimentaire.


Paris — New York — Montréal

Toucan n’est pas né du jour au lendemain. Thibaud Joubert évoluait depuis longtemps dans le domaine des entreprises alimentaires.


« J’ai dû décider un peu trop jeune si je devais me consacrer à la musique, à la flûte, ou à autre chose. J’étais curieux de nature. Je suis resté musicien à titre personnel, et j’ai fait des études de business en France, en Angleterre et en Espagne. »


C’est à New York qu’il débarque pour son premier emploi au sein d’un grand groupe laitier international. Plus tard, il tentera de populariser le « snacking » sain à un moment où ce n’était pas encore très populaire chez nos voisins du Sud. Après les États-Unis, ce sera Montréal, où il collabore avec Esther Dormagen. Plus tard, ils fonderont Toucan

avec Benjamin Thouret.


« J’ai pivoté depuis une dizaine d’années pour me donner une mission qui était, en bon français, celle du Better Food. »


Le développement durable en est à ses balbutiements.


« Petit à petit, j’ai compris que [le développement durable] était un nouveau paradigme dans la gestion des organisations. Il ne fallait plus évaluer les activités en se basant uniquement sur un critère économique, mais aussi sur des critères sociaux et environnementaux. Ça impliquait une nouvelle façon de mener les activités. »


Du gaspillage alimentaire, Thibaud Joubert en a vu partout où il est passé. « On le retrouve à toutes les étapes de la chaîne d’alimentation, déplore l’entrepreneur. Une vraie « honte mondiale », selon la FAO (2013).


La réponse de Toucan? Le codéveloppement et, oui, la technologie.


Une nouvelle logique

« Notre défi, notre vision, était de nourrir sans gâcher. C’est simpliste, diront certains. Mais on souhaitait développer une plateforme qui permette aux réseaux d’organisations — privés, associatifs, institutionnels ou hybrides — de collaborer dans une nouvelle logique : soit l’économie circulaire. » On est alors en 2016.


Le trio commence à chercher de l’expertise dans le domaine. S’amorce alors une collaboration avec l’Université de Montréal pour faire une analyse des flux logistiques dans le domaine des fruits et légumes. Leur constat : 5 à 10 % des volumes de fruits et légumes passent par le réseau des banques alimentaires du Québec (BAQ). « En y réfléchissant, on s’est dit : le voilà notre expert, le réseau des BAQ ! »


Pas de discours de vente, pas de course de vitesse. Les partenaires de Toucan optent pour la coconstruction et le slow business pour développer un partenariat de confiance avec le réseau des BAQ. « On a cheminé. On venait de cultures différentes ». Le dialogue a duré un an et demi. Toucan voit enfin le jour : une plateforme technologique qui met l’intelligence artificielle au service de la gestion des surplus alimentaires. En 2019, Toucan se certifie comme entreprise B Corp.

La pandémie, rampe de lancement

Toucan est lancée le 30 mars 2020, deux semaines après que l’urgence sanitaire ait été déclarée au Québec.


Les restaurants et les cafétérias doivent fermer, stoppant net les commandes aux fournisseurs. D’un côté, les entrepôts alimentaires sont rapidement engorgés. De l’autre, des populations se retrouvent rapidement dans le besoin, « y compris beaucoup de personnes qui n’auraient jamais pensé devoir frapper à la porte d’une banque alimentaire de leur vie », précise Thibaud Joubert.


Toucan tombe à point. Du jour au lendemain, les Banques alimentaires du Québec passent d’une plateforme semi-automatisée et informelle à celle de Toucan. Elle permet non seulement une saisie minimale de données, mais aussi un approvisionnement ajusté à leurs besoins, rapide et efficace des banques alimentaires.


En un an seulement, 15 000 tonnes de denrées vont y transiter.


« Depuis qu’il y a la plateforme, on a augmenté de 30 à 40 % le volume de dons faits aux banques alimentaires. La Covid-19 n’est pas totalement étrangère à ce phénomène. Mais on nous dit que sans [la plateforme de] Toucan, il aurait été très difficile d’absorber tout ce volume de façon aussi rapide, et de le distribuer là où les populations avaient des besoins. »

Faire une différence

Toucan veut (et va) maintenant étendre son modèle à d’autres domaines, dont celui des matériaux de la scène, pour éviter qu’ils n’aboutissent dans des sites d’enfouissement. Le matériel médical est aussi dans la mire de la jeune entreprise.


« Quel meilleur moment pour essayer de faire en sorte que sa vie compte ? Ce n’est pas quand tout va bien qu’il faut le faire. Quand tout va bien, on peut aller danser. »


Compte tenu des défis à relever, il y a fort à parier que ce n’est pas de sitôt qu’on verra Thibaud Joubert et ses acolytes sur le plancher de danse.

FAO. (2013b). Toolkit. Reducing the Food Wastage Footprint. [Document PDF]. Récupéré de http://www.fao.org/docrep/018/i3342e/i3342e.pdf

Catherine Hébert

Rédactrice scientifique

catherine.hebert.6@umontreal.ca