Quand les déchets électroniques se transforment en or

Dernière mise à jour : 10 janv.

Série Portraits d'entrepreneur(e)s à impact

En 1992, quand la mère de Mohamed Khalil inscrit son fils dans une école française au Caire, le directeur lui demande : « Madame, comment allez-vous l’aider ? Vous ne parlez pas le français. » Qu’à cela ne tienne : des dictionnaires arabe-français font leur apparition sur la table de cuisine. « Ma mère, médecin dans l’armée, gérait aussi la maisonnée et nos travaux scolaires. Elle m’a appris le mode multitâche. » Un mode dont Mohamed Khalil a fait bon usage depuis son arrivée à Montréal en 2015. Rencontre avec le jeune cerveau derrière l’entreprise Pyrocycle qui utilise un procédé révolutionnaire pour transformer les déchets électroniques en matières premières.


Photo : Mohamed Khalil

Au moment de notre conversation, Mohamed Khalil achève la rédaction de sa thèse en génie chimique. C’est pourtant avec un diplôme en génie mécanique qu’il est arrivé au Canada.


« J’avais le rêve de développer un produit ou une technologie qui aurait un impact réel, mais les ressources en Égypte étaient insuffisantes pour que j’atteigne cet objectif. J’ai cherché des opportunités à l’extérieur même s’il me restait à peine un an pour terminer mon doctorat en Égypte. J’ai tout abandonné pour venir ici. »


Une nouvelle quête

En arrivant à Polytechnique Montréal, Mohamed Khalil, spécialisé dans les modélisations numériques, est rapidement attiré par les étudiants qui travaillent sur des projets expérimentaux dans les laboratoires. Le professeur Jamal Chaouki, spécialiste du développement des procédés, accepte que M. Khalil rejoigne son équipe (PEARL) du département de génie chimique. Il encourage sa nouvelle recrue à se lancer à la quête d’un sujet de recherche. « L’approche du professeur Chaouki est unique. Il laisse l’étudiant explorer des sujets de recherches ; il stimule sa curiosité. »


Inspiré par Odile Vekemans, une étudiante de Polytechnique Montréal qui a remporté le concours Ma thèse en 180 secondes, Mohamed Khalil s’intéresse d’abord à la combustion du charbon. « En faisant des recherches, j’ai réalisé que la production de charbon aux États-Unis était en perte de vitesse. À ce moment, en 2015-2016, la question de la propreté de l’énergie devenait source de préoccupation. Je me suis dit que le charbon ne représentait pas le futur. »


À ce moment, l’entrepreneur de 34 ans sait déjà qu’il veut rester à Montréal. Le choc culturel, il ne connaît pas, lui qui dit avoir eu l’impression de rentrer à la maison en arrivant ici. D’abord intrigué par le logo « CH » qu’il croise partout en ville, M. Khalil devient adepte de hockey… et photographe bénévole pour l’équipe de hockey féminin des Carabins de l’Université de Montréal.


Le fléau des déchets électroniques

Ayant abandonné l’idée de travailler sur le charbon, M. Khalil se met à s’intéresser aux déchets électroniques, un secteur qui a bien besoin d’entrepreneurs comme lui. Rien qu’en 2019, le monde a généré près de 54 millions de tonnes de déchets électroniques (téléphones, radios, ordinateurs, etc.), soit l’équivalent en poids de 350 bateaux de croisière. Seuls 17 % auraient été recyclés selon un rapport produit par l’Université des Nations unies.


« J’ai lu tout ce qui existait sur le sujet. Je travaillais jour et nuit. J’ai construit mon procédé préliminaire et suis allé au laboratoire de chimie. C’était la première fois que j’y mettais les pieds. Je voulais démontrer qu’à travers différentes étapes, je pouvais récupérer des métaux purs à la fin. » L’étudiant fait des tests avec des circuits imprimés (cartes électroniques) qui contiennent plusieurs métaux précieux, dont de l’or. Après plusieurs essais infructueux, il réussit à récupérer de l’or. Très peu, mais assez pour démontrer que le processus fonctionne. Bingo.


Pour se donner les moyens de développer son procédé, Mohamed Khalil participe à des concours. Il n’a pas d’équipe et pas d’expérience. L’idée séduit, sans toujours convaincre.


Heureusement, la rencontre de personnes-clés l’encourage à persévérer. Parmi de nombreuses autres, il y a le professeur Jean-Philippe Harvey, spécialiste en métallurgie, qui devient par la suite son codirecteur de recherche. Dans le cadre d’un concours, il fait aussi la connaissance de Sylvain Savard (Avianor), qui décide de supporter M. Khalil comme mentor et investisseur. Enfin, il y a Aziz Guellouz, Directeur de financement chez PME Montréal. « Il m’a montré comment présenter mon idée, comment la vulgariser, et ce qu’est un modèle d’affaires. Après, je suis allé partout. J’ai gagné beaucoup de concours, mais surtout de la visibilité. »


Naissance de Pyrocycle

En 2018, M. Khalil est sélectionné (parmi 300 candidatures !) pour faire partie des six jeunes entrepreneurs innovateurs soutenus par le mouvement Adopte inc. soutenu par le Fonds de recherche du Québec (FRQ), qui a comme mission de donner un coup de pouce à la relève.


En 2020, le procédé est testé à l’incubateur Jean-Armande Bombardier (qui supporte le prédémarrage d’entreprises technologiques). Il consiste, en bref, à réduire en poudre des produits électroniques pour en récupérer les métaux. Et tout cela sans émettre de gaz à effet de serre grâce à un procédé sans oxygène. Pyrocycle est incorporé. Mohamed Khalil est ses deux associés (Jamal Chaouki et Sylvain Savard) reçoivent ensuite un solide coup de pouce de l’accélérateur Ecofuel.

L’usine, installée à Anjou, doit être pleinement fonctionnelle d’ici la fin de l’année et promet de traiter d’une à cinq à cinq tonnes de déchets électroniques dès l’année prochaine.


Et sa mère ? « Je lui parle tous les jours ! Elle ne comprend pas toujours ce que je fais, mais elle sait que c’est important. Elle a compris que j’investis dans le futur : le mien et celui de l’environnement. »

 

Catherine Hébert

Rédactrice scientifique

catherine.hebert.6@umontreal.ca