Les drones en santé : une solution sensée?

Les drones vrombissent aux quatre coins de la planète. On les utilise pour cartographier les lieux de ponte des moustiques porteurs du paludisme, pour lutter contre la tuberculose, pour livrer de l’équipement médical, des vaccins, des défibrillateurs, du sang, et même des organes. Oui, les drones ont le vent dans les voiles (ou dans les ailes). Survol de l'utilisation accrue de ces bourdons électriques dans le domaine de la santé.

Photo : UNICEF

Des drones pour lutter contre le paludisme et la tuberculose

Zanzibar est un archipel tanzanien situé au large des côtes de l’Afrique de l’Est. Les responsables de la santé publique y livrent une âpre lutte contre le paludisme, et les drones font maintenant partie de leur arsenal : ils prennent des images de vastes zones, ce qui permet de localiser les habitats aquatiques où les moustiques porteurs du paludisme pondent leurs œufs. Ces plans d’eau peuvent ensuite être traités à l’aide d’un larvicide (ce qui n’est pas sans conséquence pour la santé…).

​En 2021, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a estimé que le nombre de décès dus au paludisme en Afrique s’élevait à plus de 600 000. Les enfants de moins de cinq ans représentent 80 % de ces décès. Source : Organisation mondiale de la santé.

Toujours en Afrique (Madagascar, Malawi et Sénégal), le clinicien-chercheur au centre de recherche du CHUM Simon Grandjean Lapierre et son équipe ont testé avec succès l’utilisation de drones de manière « bidirectionnelle » pour lutter contre la tuberculose. Le drone se charge de récupérer un échantillon clinique, le transporte au centre de santé — parfois situé à plusieurs jours de marche — et, si le diagnostic est confirmé, rapporte les médicaments destinés au patient malade. Avec l’implantation de cette technologie, l’accès au diagnostic et au traitement ont tous deux augmenté de 50 %. Le drone seul n’explique pas ce succès : la stratégie qui a entouré son utilisation a compté pour beaucoup, nous explique Simon Grandjean Lapierre.

« Il ne suffit pas de mettre un drone dans la nature. Nous avons mis sur pied un programme qui rehaussait les infrastructures chargées de réaliser les diagnostics. Nous avons aussi changé la stratégie de recherche de cas à l’échelle communautaire. Il y avait des interventions de santé publique et de laboratoire qui venaient s’arrimer au mode de transport qu’est le drone. »

Plus récemment, les drones de la startup américaine Zipline ont permis de livrer des vaccins contre la COVID-19 au Ghana. Ainsi, 11 000 vaccins Oxford-AstraZeneca ont été distribués en quelques jours dans des zones reculées, difficiles à atteindre par voie terrestre. Ces vaccins ne nécessitent qu’une réfrigération régulière pour rester stables (2 °C à 8 °C) et ont pu être transportés dans des boîtes isolées, les mêmes qui servent au transport du sang.


Il ne faudrait pas croire que l’usage des drones se limite à l’hémisphère sud. Aux États-Unis, la première greffe d’organe transporté par drone a eu lieu en 2019. Pour leur part, des chercheurs suédois ont conduit une étude pilote sur la livraison de défibrillateurs par drones. L’idée peut surprendre, mais pas quand on sait qu’une victime d’arrêt cardiaque perd 10 % de chance de survivre à chaque minute qui s’écoule sans intervention. Elle doit être ranimée le plus rapidement possible à l’aide d’un défibrillateur externe automatisé (DEA), un appareil qui relance le cœur en lui administrant une décharge électrique, et conçu pour être utilisé par le grand public.


Dans cette étude, on a placé trois drones équipés de DEA dans un espace aérien contrôlé. Les drones, intégrés aux services médicaux d’urgence, ont pu être envoyés dans 12 cas et ont réussi à livrer un défibrillateur dans 11 cas (92 %), avec une grande précision de largage. Le drone est arrivé avant l’ambulance dans 7 des 11 cas (gain de temps médian de deux minutes).


Livraison de sang au Rwanda : des données chiffrées

Dans ce petit pays montagneux de l’Afrique de l’Est, 83 % de la population vit dans des zones rurales. Ainsi, lorsque les hôpitaux éloignés ont besoin de sang, celui-ci est acheminé par la route ; une route longue et cahoteuse qui ne convient pas à une cargaison aussi délicate. Ce problème de logistique incite les centres de santé ruraux à commander plus de sang que nécessaire. Les établissements peu fréquentés n’utilisent pas toujours le sang avant sa date d’expiration, et doivent le jeter.


Marie Paul Nisingizwe, doctorante en santé publique et des populations à l’université de Colombie-Britannique, concentre ses recherches au Rwanda, son pays d’origine. Elle a mené une étude publiée dans The Lancet dans laquelle elle a analysé près de 13 000 commandes par drone entre 2017 et 2019. Elle a constaté que la moitié des commandes prenaient 41 minutes ou moins à être livrées par drone, contre deux heures par transport terrestre. Les drones ont également réduit de 67 % la quantité de sang gaspillé.


On s’en doute, la livraison par drone coûte plus cher que par voie terrestre, mais il faut prendre en compte le rapport coût-efficacité. Toujours à Madagascar, Simon Grandjean Lapierre a mené une analyse coût-efficacité auprès d'une population de 200 000 habitants en milieu rural. Ses résultats suggèrent que l'intégration des drones, quand elle est accompagnée d'interventions donnant accès à des tests de laboratoire très sensibles et une forte adhésion au traitement, optimise le rapport coût-efficacité.


Les questions éthiques

Comme toute innovation en santé, il faut s’assurer que les drones garantissent la sécurité, la confidentialité et l'autonomie des patients. De plus, la question de l’acceptabilité sociale s’impose : dans certaines communautés, le drone est associé à la surveillance ou la guerre. Selon, le clinicien-chercheur Simon Grandjean Lapierre, les questions éthiques que posent l'utilisation des drones en santé s'inscrivent dans le contexte plus large des enjeux qui entourent la recherche médicale (vidéo ci-dessous).


L’utilisation des drones en santé ne fait que commencer. La prochaine mission qui leur sera confiée sera-t-elle mission impossible?



 

Catherine Hébert

Rédactrice scientifique

catherine.hebert.6@umontreal.ca