Quand la santé mentale se met à la mode


Photo : Cavalera

« Nous, les Cupinzeiros, ne sommes pas orientés vers le profit. Nous n'entretenons pas de liens avec des partis politiques, des groupes sociaux ou des ONG. Nous voulons simplement montrer à la société que les personnes atteintes de 'maladies mentales' (schizophrénie, dépression, troubles bipolaires, etc.) peuvent être productives et vivre normalement au quotidien. »


Les Cupinzeiros sont les membres du collectif C.U.P.I.N.S., le Centre Unifié des Personnes qui Inventent de Nouvelles Solutions (Brésil), qui regroupe des personnes issues de communautés défavorisées souffrant de maladies mentales. C.U.P.I.N.S. lutte contre l’idée reçue que les individus ayant des troubles mentaux, surtout psychiatriques, appartiennent à une catégorie d’êtres à part.


Comme l’écrit Morgane Burnel, docteure en psychologie : « La normalité constitue une référence à ce qui est majoritaire, et donc habituel, mais aucune personne ne peut être totalement normale. Dit autrement, la personne normale n’existe pas. »


La santé mentale : le parent pauvre du système de santé

Favoriser l'inclusion sociale et professionnelle de ses membres est la raison d’être de C.U.P.I.N.S. L'inclusion facilite en effet la réussite des traitements en aidant les personnes à respecter le plan de médication qui leur a été prescrite et à éviter les rechutes quand des crises aiguës surviennent.


Ce n’est pas anodin quand on connaît les conséquences dévastatrices que peut entraîner une perte de contrôle, même passagère. Comme l’a dénoncé Human Rights Watch (HRW) dans un rapport paru en octobre 2020, la santé mentale reçoit peu d’attention des gouvernements. Dans les 60 pays où HRW a enquêté, les gouvernements consacrent en moyenne moins de 2 % de leur budget de santé à la santé mentale. Les systèmes de santé publique se concentrent sur la médication et l’internement des personnes souffrant de troubles mentaux, faute de ressources pour un accompagnement psychothérapeutique adapté. Un nombre insoupçonné de personnes sont détenues dans des pièces surpeuplées et insalubres, et sont victimes d’une pratique inhumaine appelée « enchaînement ».


Photo : Cavalera

Au Brésil comme ailleurs, le système de santé publique donne la priorité aux médicaments et à l'internement des personnes atteintes de maladies mentales. Une initiative comme C.U.P.I.N.S. représente donc un formidable vecteur de changement.


À la frontière de la clinique et de l'art contemporain

Chaque jeudi matin, depuis 2006, les membres de C.U.P.I.N.S. se rencontrent dans une salle d'ergothérapie de la ville de Santo André, une ville à la périphérie de São Paulo. Ils y font l’apprentissage de la gravure sur bois et de la sérigraphie sur différents matériaux : bois, toile, tissus naturels et synthétiques. Le travail artisanal leur permet, en complément de la médication, de reconstruire une routine équilibrée et de se soigner par le lien social et le soutien collectif.


Le collectif est politiquement engagé dans le mouvement anti-asile. À travers des imprimés, le groupe milite pour la fermeture des asiles psychiatriques et le développement de programmes d'insertion sociale et professionnelle pour les personnes vivant avec des maladies mentales. Fonctionnant comme une entreprise sociale, les produits fabriqués par les membres sont commercialisés et les revenus sont partagés équitablement.


Photo : Cavalera

Plus qu’une mode

En 2017, C.U.P.I.N.S. s'est associé à l’Instituto Ecotece, une entreprise sociale qui développe la mode éthique et durable depuis 2005. L’Instituto Ecotece a joué les entremetteurs, et a mis le collectif C.U.P.I.N.S. en lien avec des stylistes de Cavalera, une grande marque de prêt-à-porter brésilienne.


Au cours d’ateliers créatifs, les membres de C.U.P.I.N.S. ont ainsi pu collaborer avec les stylistes, appris de nouvelles techniques (dessin, peinture, collage et gravure) et produit une collection exclusive de t-shirts imprimés à la main, commercialisée par Cavalera.


Le lancement de la collection a permis de mettre en valeur le Collectif et a contribué à accroître sa visibilité, tout en lui apportant de nouveaux revenus (partagés équitablement entre les membres selon les principes de l’économie solidaire).


À la suite du succès de cette expérience, des partenariats ont été développés avec d'autres marques de mode grâce au soutien technique et commercial de l'Instituto Ecotece.


À l’heure où la mode éthique a le vent dans les voiles, « La santé mentale à la mode » est une façon bien originale de la faire participer à un besoin peu ou pas considéré par le système de santé publique.


Pour aller plus loin







Cécile Petitgand, Ph.D.

Coordonnatrice de l’initiative d’accès aux données de la Table nationale des directeurs de la recherche du MSSS

Associée de recherche, Centre de recherche du CHUM (CRCHUM)

Professeure invitée, École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM)


Catherine Hébert

Rédactrice scientifique

catherine.hebert.6@umontreal.ca