Pourquoi aucune pandémie VIH-SIDA avant 1981 ? (Partie 2 de 2)


Pépin prend conscience d’une lacune dans notre connaissance de l’histoire du VIH-SIDA, dans ce cas-ci le VIH-1 : il y a beau avoir eu 300 000 publications d’articles scientifiques sur cette maladie à travers le monde depuis le tout premier papier paru dans Morbidity and Mortality Weekly Report (Gottlieb et al., 1981), il n’en reste pas moins que l’histoire du VIH-SIDA est orpheline de son passé. Peu de scientifiques se sont intéressés à l’histoire naturelle du virus AVANT 1981, c’est-à-dire durant toutes ces années africaines, avec ces chimpanzés qui conduisent à la première infection trans-espèces – surtout celle qui s’avèrera fatidique – et cela dans un contexte précis qu’il est maintenant temps de relater.

1er amplificateur : les campagnes massives de santé publique

Être marié à une infirmière d’origine congolaise, « ça change pas le monde » comme le dit une publicité de loterie, mais ça l’oriente un tout petit peu quand même, « ça garde en tout cas mon intérêt pour l’Afrique très vivant », dira en riant le Dr Pépin, dans la première de deux entrevues qu’il accorde, dans la foulée du livre, à l’animateur scientifique de l’émission Les années lumière de la radio de Radio-Canada, le journaliste Yannick Villedieu. « C’est donc précisément pendant 7-8 ans, à partir du début des années 2000 », lors d’incessants séjours en Afrique et en Europe, que le médecin détective mène, et à ses frais souvent, l’enquête sur ce passé; « ce passé du VIH-SIDA qui m’amènera, notamment, à consulter in situ les archives proprement coloniales (françaises et belges notamment) des principaux pays africains potentiellement concernés par l’amorce de la pandémie. »

Ce que cette plongée dans les archives coloniales révèlera d’inouï à Pépin, c’est que contrairement à ce que l’on pourrait spontanément penser, la première véritable chaîne de transmission du virus ne sera pas d’origine sexuelle mais iatrogénique, c’est-à-dire le fait de médecins, d’infirmières et autre personnes soignantes, en place sur le sol africain.


crédit photo : OMS


En effet, à partir des années 1920, 1930, 1940 et 1950, ont lieu en Afrique des campagnes massives de lutte contre certaines maladies tropicales – campagnes contre la malaria au Cameroun, contre la maladie du sommeil en République Centrafrique, et, malheureusement, pour ce faire, par manque de moyens et par ignorance, on ré-utilise les mêmes aiguilles et les mêmes seringues d’un patient à un autre, après un simple rinçage… « Il n’y a personne à blâmer pour ça, raconte Pépin dans son entrevue à Villedieu. J’aurais été médecin à cette époque que je n’aurais pas agi autrement »

Les archives révèleront au fin limier que fut Pépin que ces vastes campagnes de santé publique de la période coloniale, où les médicaments étaient administrés par voie intraveineuse pour accentuer leurs effets, avaient été suivies par des vagues immenses de cas d’hépatite C ! Évidemment, le virus de l’hépatite avait été transmis via des aiguilles et des seringues souillées. Conclusion limpide aujourd’hui, mais qui ne l’était pas alors, puisque personne ne connaissait ni le VIH, ni cette possibilité qu’un virus, quel qu’il soit, puisse être transmis par voie sanguine, exactement comme c’est arrivé en nos pays chez les usagers de drogues injectables.

C’est donc ainsi, et par du personnel soignant qui voulait bien faire, que le VIH-1, connu rappelons-le ni d’Ève ni d’Adam, qu’aura commencé le périple d’un petit virus « incroyablement futé » – dixit le Dr Jean-Pierre Routy, autre médecin québécois actif sur ce front – « futé jusqu’à choisir comme cibles privilégiées, ce qui est proprement fascinant, des éléments du système immunitaire appelés habituellement à le combattre ! »

Puis surviendra la vague des indépendances nationales qui agiteront sévèrement l’Afrique au début des années 1960, ce qui enfoncera encore le clou, et cette fois pour de bon…

2e amplificateur : le chaos sexuel engendré par les indépendances africaines des années 1960


Léopoldville, Congo Belge


« Jusqu’aux Indépendances, raconte encore Pépin à Villedieu lors de son passage aux années lumières – qui soit dit en passant l’aura élu « Scientifique de l’année » en 2011 – les « patterns » de prostitution en Afrique mettaient surtout en évidence, des « femmes libres » (ainsi les appelaient-on) qui pouvaient recevoir généralement quatre ou cinq clients, souvent les mêmes, rien pour favoriser une dissémination à grande échelle du VIH-1. » Mais cela c’était avant que les pays européens fassent main basse sur l’Afrique et ses richesses, impulsant au continent dans les années 1930, 1940 et 1950, un développement intense, marqué par une forte urbanisation, construisant notamment des voies ferrées qui viennent grossir des villes comme Léopoldville au Congo Belge, devenue après l’indépendance, Kinshasa, capitale du « nouveau » Zaïre, épicentre reconnu aujourd’hui de la pandémie.

Mais cette urbanisation, qui d’abord draine surtout des travailleurs masculins dans les capitales, inscrit rapidement un important déséquilibre hommes/femmes dans les villes; cela favorisera une modification assez draconienne du « pattern » de prostitution, et les « femmes libres » de naguère feront place aux prostitué-e-s à plusieurs centaines de clients annuellement. Ajoutons à cela les violences post-indépendance qui ne manquent pas de survenir entre les « anciens » occupants et le peuple désormais libre. Ite missa est ! Le VIH-1 a trouvé son second amplificateur, lequel « jouera » maintenant à plein…

Comment le VIH-1 quitte-t-il l’Afrique pour gagner le monde ? Ce n’est plus alors – vous vous en doutez bien – qu’une question d’opportunités. De son épicentre à Kinshasa, il gagnera de proche en proche, de pays en pays, l’Afrique du Sud, pour de là prendre la route des Indes. Dans ce même foyer de l’ancien Congo Belge, parce qu’il est déserté maintenant par les colonialistes, on assiste à l’arrivée massive de travailleurs humanitaires en grande majorité d’Haïti. Ceux-ci ont tôt fait de ramener le virus dans leur ancienne île d’Hispanola, et le tourisme sexuel, particulièrement homosexuel, qui vient des États-Unis, a tôt fait de ramener l’agent infectieux qui, en Californie, qui, à New York, et de là au Canada et en Europe. Nous sommes alors à la fin des années 1970 – début des années 1980, moment où les premiers cas se déclarent aux États-Unis.


Michael Gottlieb, auteur du premier papier paru dans le MMWR en 1981


La publication américaine, Morbidity and Mortality Weekly Report (MMWR), liée au Centers for Disease Control, publie son article en juin 1981 : cinq jeunes californiens ont contracté une sévère pneumonie d’origine inconnue… La planétarisation du HIV-1 est commencée.

Obligation morale

D’aucuns peut-être désapprouveront la démarche menée par le Dr Pépin : pourquoi, dira-t-on, s’immerger si loin dans le passé – alors qu’aux dernières nouvelles, bien que sous contrôle grâce aux médicaments dans de nombreuses parties du monde, incluant de plus en plus l’hémisphère sud, la maladie se dérobe encore à une guérison, voire à une éradication définitives ? « C’est qu’en élucidant le plus clairement possible les causes d’une maladie si dévastatrice, nous remplissons une obligation morale envers tous ceux qui ont contracté cette maladie. Les vivants, comme les morts… » écrit en substance, dans la conclusion de son ouvrage, l’humble médecin sherbrookois.


Auteur :Luc Dupont Journaliste scientifique

RÉFÉRENCES


  1. Pépin, J. (2011). The Origins of AIDS, New York : Cambridge University Press.

  2. Gottlieb, M et al. (1981). Pneumocystis carinii pneumonia – Los Angeles, MMWR, 30 : 250-2

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