Pour ou contre l’utilisation des « smart drugs » ?



Il s’agit de médicaments destinés au traitement des troubles de l’attention, du sommeil ou de la mémoire (on parle entre autre du methylphenidate, notamment Ritalin®, des amphétamines dont l’Adderall®, ainsi que le modafinil comme l’Alertec® par exemple), mais dont l’usage est détourné à des fins d’amélioration des capacités cognitives. Les sociétés occidentales contemporaines s’inquiètent d’un phénomène dont elles découvrent l’ampleur et qui est perçu par plusieurs experts comme irréversible. Selon les données disponibles, le phénomène toucherait entre 16 et 25% des étudiants de certaines universités américaines (Outram, 2010). Si on ne peut empêcher que le phénomène ne prenne de l’ampleur, avec notamment l‘arrivée sur le marché de médicaments de plus en plus efficaces, ne vaut-il pas mieux en règlementer l’usage? Mais si on le règlemente, ne cautionne-t-on pas du même coup le principe de recourir à des médicaments pour accroître les performances d’individus qui ne souffrent d’aucune maladie? S’agit-il alors de dopage? Le phénomène est-il plus acceptable lorsqu’il est question du cerveau que des muscles?


Encourager l’amélioration des capacités cognitives des individus

Pour les tenants de cette position (Greely et al, 2008; Cakic, 2009; Singh & Kelleher, 2010), qui constitue la voie majoritaire parmi les bioéthiciens s’étant récemment exprimés sur ce sujet, l’objectif à viser tient en quelques mots : limiter les dégâts et maximiser les bénéfices (principe de bienfaisance et non-malfaisance). Ainsi, selon eux, on pourra d’autant mieux contrôler les abus et les dérapages possibles du recours aux smart drugs, que leur usage s’inscrira dans un cadre licite et règlementé.

Oui mais…

Aux yeux des opposants, la grande question est la suivante : en regard des principes de bienfaisance/non-malfaisance, pourquoi préconiser de règlementer les pratiques d’amélioration des performances cognitives chez les individus sains, alors que les données concernant l’efficacité réelle des smart drugs actuellement sur le marché sont loin d’être convaincantes (Outram, 2010; CEST, 2009)? Leur popularité croissante repose-t-elle sur des résultats concluants pour les utilisateurs ou ne repose-t-elle pas plutôt sur la publicité que leur font, volontairement ou non, les médias en multipliant les reportages –souvent anecdotiques – sur les usages qui en sont faits? Si leur efficacité n’est pas établie, leurs effets indésirables seraient quant à eux soutenus beaucoup plus fermement par des données probantes selon les experts. Au chapitre du principe de justice et d’équité, les tenants du non expriment leur scepticisme quant à l’égalité des chances que pourrait engendrer un accès pour tous aux smart drugs.

Dans les deux camps on insiste sur l’urgence de mieux documenter le phénomène à partir de données scientifiques puisqu’après tout, on ne sait pas très bien ce qu’il en est à l’heure actuelle. Par ailleurs, le débat soulève d’incontournables questions: quelle différence y a-t-il entre prendre une boisson énergisante ou un double expresso et un médicament, pour être plus performant intellectuellement? L’un est-il plus « naturel » que l’autre? L’usage d’amplificateurs cognitifs permet–il d’être davantage soi-même (de libérer son potentiel) ou sert-il plutôt à alimenter l’idéologie productiviste et les pressions à la performance qui caractérisent les sociétés occidentales contemporaines? Ou les deux? Prendre une pilule pour mieux performer revient-il à privilégier les solutions rapides au détriment de l’effort? Pour quiconque s’intéresse au médicament comme objet social (www.meos.qc.ca), la popularité croissante des smart drugs ne fait qu’illustrer le brouillage des frontières entre santé et maladie, nature et artifice, inclusion et exclusion sociale; autant de dimensions qui sous-tendent l’accroissement généralisé de la place du médicament dans les sociétés occidentales contemporaines.


Auteure :Johanne Collin, Ph.D., Professeure titulaire, Faculté de Pharmacie, Université de Montréal

RÉFÉRENCES

Greely, H., Sahakian, B., Harris, J., Kessler, R. C., Gazzaniga, M., Campbell, P., et al. (2008). Towards responsible use of cognitive-enhancing drugs by the healthy. Nature, 456(7223), 702-705.


Rose, S. (2008). How smart are smart drugs? Lancet, 372(9634), 198-199.


Cakic, V. (2009). Smart drugs for cognitive enhancement: ethical and pragmatic considerations in the era of cosmetic neurology. J Med Ethics, 35(10), 611-615.


Outram, S. M. The use of methylphenidate among students: the future of enhancement? J Med Ethics, 36(4), 198-202.


Singh, I., Kelleher, K. (2010). Neuroenhancement in Young People: Proposal for Research, Policy, and Clinical Management. AJOB Neurosciences, 1(1) : 3-16.


Commission de l’éthique de la science et de la technologie (2009). Avis : Médicaments psychotropes et usages élargis : un regard éthique. Québec, Gouvernement du Québec, 169p.

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