Les pandémies : un moyen de réduire les inégalités?

Dernière mise à jour : mars 25

Moyen-Âge. Un cavalier, fourche à la main, galope à toute vitesse. C’est la peste noire. Un tiers de la population européenne trouvera la mort sur son passage. L’économie de l’époque étant dominée par l’agriculture, la main d’œuvre devient rare. Les propriétaires terriens sont démunis. Les prolétaires qui ont survécu demandent un salaire plus élevé, et l’obtiennent. Les salaires explosent.


C’est ainsi que la peste noire a réduit les inégalités.


Photo : Philippe Oursel / Unsplash

Cet exemple est tiré de l’ouvrage de l’historien Walter Scheidel (tout juste paru en français) Une histoire des inégalités. De l’âge de pierre au XXIe siècle.


Le sujet des inégalités, habituellement l’affaire des économistes, a intéressé l’historien « parce que les économistes, répond Scheidel, s’occupent du passé récent, alors que les historiens, eux, doivent expliquer un sujet tel que l’inégalité en venant du fin fond de l’histoire ».


L’analyse de Scheidel n’a rien de réjouissant : seules des catastrophes auraient permis de réduire les inégalités.


Les quatre cavaliers

Au fil de l’histoire, la guerre, la révolution, l’effondrement de l’État et la pandémie se révèlent être quatre facteurs de progression de l’égalité. Ces chocs, il les appelle les « quatre cavaliers du nivellement », en référence aux quatre cavaliers de l’apocalypse.


Par exemple, les guerres de masse (comme les deux Guerres mondiales) ont été égalisatrices. Elles ont, entre autres, donné l’impulsion à l’extension du droit de vote, à la syndicalisation et au renforcement de l’État providence. Scheidel écrit aussi que dans l’histoire, « les riches ont été maîtres (ou proches) du pouvoir politique ». Ainsi, quand les États s’effondrent, ces liens protecteurs se fragilisent ou disparaissent, ce qui remet les compteurs à zéro.


Ce qui a inspiré Scheidel? Les travaux de Piketty, le célèbre économiste et auteur du best-seller Le Capital au XXIe siècle. Un livre où Piketty explique que le capitalisme plonge certains dans une pauvreté extrême, alors que d’autres sont propulsés à la tête de fortunes délirantes.


Évidemment, la peste s’est produite dans une période précapitaliste. Le rendement de la terre a cédé sa place à la circulation du capital, devenu moteur de l’économie.


Un gâchis humain et social

La pandémie de COVID-19 ne s’annonce pourtant pas comme un catalyseur de changement positif. La crise sanitaire agit plutôt comme une loupe grossissante.

« L’épidémie a révélé toute la violence des inégalités sociales et le manque d’investissement dans les hôpitaux et dans la santé qu’on a eu depuis de trop nombreuses années. » Thomas Piketty

« Beaucoup de gens disent que c’est une occasion pour redémarrer les choses autrement, rappelle-t-il encore dans une conférence qu’il a prononcée à l’Université de Montréal. Peut-être. Mais en attendant, c’est surtout un gâchis social et humain absolument terrible. »


Les inégalités sociales ne se résument plus à une dichotomie qui oppose riches et pauvres. Les personnes sans domicile fixe, entre autres, vivent dans un environnement propice à la propagation de l’épidémie. L’accès régulier à des installations hygiéniques de base — ne serait-ce que pour se laver les mains — est loin d’être facile pour bien des démunis.


Certains groupes sociodémographiques sont aussi davantage touchés par la COVID-19. En ce moment, il vaut mieux ne pas être âgé, appartenir à une communauté autochtone éloignée ou tout simplement être une femme.


La revue médicale The Lancet fait valoir dans un article que les femmes sont plus vulnérables face aux pandémies. Pourquoi ? Entre autres parce qu’elles sont surreprésentées dans les emplois des secteurs de la santé. En 2018, au Canada, les femmes représentaient 82 % de l’effectif en santé, alors qu’elles constituaient 47 % de la main-d’œuvre totale du pays.


Inégaux face au confinement

Voilà bientôt un an que nous vivons sous cloche. À ce propos, l’Observatoire québécois des inégalités fait un constat affligeant : le confinement à domicile peut représenter un risque accru pour certaines personnes.


« L’isolement social actuel affecte plus particulièrement certains groupes, dont les personnes aînées et les individus ayant déjà un faible réseau social. Au Québec, 19 % des personnes de 65 ans et plus et 22 % des personnes vulnérables ne bénéficiaient pas d’un soutien social fort avant la crise sanitaire. »


Il ne faut plus compter sur la méthode médiévale : cette pandémie — et les prochaines — ne sera pas un « grand niveleur » des inégalités. Le patron de l’OMS nous met d’ailleurs en garde contre l’engrenage « dangereusement myope » qui consiste à dépenser de l’argent sans compter lorsque flambe une épidémie, et ne rien faire pour se préparer à la prochaine. Cette fois, aucun grand cavalier ne pourra agir à notre place pour éviter le pire : une ère de pandémie chronique.

Catherine Hébert

Rédactrice scientifique

catherine.hebert.6@umontreal.ca