Une dinde in vitro pour Noël ?

Mis à jour : févr. 1

25 décembre 2030. Une dinde rôtie au beurre, encore fumante, trône sur votre table aux couleurs de Noël. Cette volaille a été élevée en laboratoire ! Vos convives sont ébahis. Pas de souffrance animale. Peu d’émission de gaz à effet de serre. Le wannabe végétarien qui sommeillait en vous peut manger l’esprit tranquille.


Cette scène, c’est pour demain. Aujourd’hui, vous pouvez tout de même envisager les croquettes de poulet in vitro.



Le passage de la technofantaisie à l’industrie serait en train de se produire. Le 2 décembre dernier, l’agence alimentaire de Singapour (SFA) a donné le feu vert à la vente du poulet cultivé en laboratoire à partir de cellules animales de Eat Just, une startup basée à San Francisco. Les restaurants le serviront bientôt sous forme de croquettes de poulet.


Nous avons toutes les raisons de nous montrer enthousiastes quant à la façon dont l’ingéniosité humaine et la technologie peuvent nous aider à faire face à la crise climatique et alimentaire. Et pour cause. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que nous devrons augmenter la production de nourriture de 70 % d’ici 2050 pour répondre à la demande de la population croissante.


Au cours de la dernière décennie, des dizaines de jeunes pousses ont tenté de mettre sur le marché de la viande de culture. Leur argument de vente ? La promesse d’un produit plus éthique. Ses défenseurs la présentent comme une bonne alternative pour les consommateurs qui veulent être plus responsables. Sauf que faire des choix responsables n’est jamais simple.


Plus éthique, le poulet in vitro?

Le poulet in vitro n’est pas le produit d’un élevage et d’un abattage de masse. C’est un bon début. Eat Just fait « pousser » sa viande dans des bioréacteurs en utilisant une substance appelée FBS : le sérum fœtal bovin, un sérum dense en nutriments obtenu à partir de fœtus de veaux. Mais le FBS exige l’abattage d’une vache en gestation. Par conséquent, la viande cultivée en laboratoire implique encore l’exploitation des animaux, ce que les partisans de la viande cultivée artificiellement veulent éviter.


À une journaliste du Guardian en visite dans leur laboratoire en 2019, Eat Just affirme qu’ils ont maintenant développé « une recette de nutriments sans animaux pour nourrir les cellules et ont réussi à créer du poulet qui ne nécessite pas d’ingrédients d’origine animale dans le milieu de culture ». Cependant, cette méthode reste « en attente d’un examen réglementaire ». Sachant cela, faut-il mettre une croix ipso facto sur la viande in vitro ? La réponse n’est pas simple, mais appelle une autre question pertinente. Les millions de dollars consacrés au développement de la viande de laboratoire ne pourraient-ils pas être plus judicieusement utilisés pour aider les agriculteurs — trop souvent prisonniers du modèle industriel — à mettre en place une production agricole durable ?


Est-il plus sécuritaire?

Les partisans de la viande in vitro affirment qu’elle est plus sécuritaire pour notre santé, entre autres parce qu’elle n’est pas le produit d’animaux élevés dans un espace confiné. Ainsi, le risque d’une épidémie est éliminé. Dans un Ted talk — inspiré de son livre Clean meat: the clean energy of food — Paul Shapiro argumente que l’environnement hautement contrôlé du processus de culture cellulaire réduit le risque de la présence d’agents pathogènes. L’E. coli, la Salmonelle ou la Campylobacter sont responsables de millions d’infections chaque année aux États-Unis.


D’autre part, certains auteurs affirment que nous ne connaissons pas encore toutes les conséquences de la culture de la viande sur la santé publique, car la viande in vitro est un « nouvel aliment » (Novel Food). Le processus de culture cellulaire ne serait jamais parfaitement contrôlé et certains mécanismes biologiques inattendus pourraient se produire. Par exemple, le grand nombre de multiplications cellulaires pourrait provoquer une dérégulation des lignées cellulaires, comme dans le cas des cellules cancéreuses. Cela pourrait avoir des effets potentiels inconnus sur la structure musculaire et le métabolisme humain.


Et l’environnement ?

De façon générale, la viande produite en laboratoire est considérée comme moins nuisible à l’environnement que l’élevage intensif puisqu’elle aurait, par exemple, le potentiel de réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre


Dans un article publié dans la revue scientifique Frontiers in Nutrition en février de cette année (2020) les auteurs notent toutefois qu’il n’y a pas de consensus sur la question. Une analyse de Mattick et ses collègues (2015) confirme que la culture de la viande in vitro exige en effet moins de terres et d’intrants agricoles que le bétail, mais « plus d'énergie industrielle - souvent produite par la combustion de combustibles fossiles - que le porc, la volaille et peut-être même le bœuf. Par conséquent, le potentiel de réchauffement climatique de la viande cultivée est probablement plus élevé que celui de la volaille et du porc, mais plus faible que celui du bœuf. Par conséquent, l’avantage de la viande artificielle pour mieux protéger l’environnement est encore discutable. »


Et donc ?

Devrions-nous être pour ou contre la viande in vitro ? La réponse ne se trouve pas en criant « croquette ! ». Mais une chose est certaine, nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir manger de manière éthique.


Au fait : en 2019, le coût de production estimé par Just Eat était de 50 dollars par croquette de poulet. Il faudra peut-être songer à ajuster votre budget des fêtes en conséquence…


POUR EN SAVOIR PLUS

Pour plus de détails sur la fabrication de la viande in vitro, vous pouvez lire le billet paru sur notre blogue : La viande in vitro, une alternative crédible ?


Catherine Hébert

Rédactrice scientifique

catherine.hebert.6@umontreal.ca



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