L'informatisation en santé : pas une panacée

Pouvez-vous nommer un moyen de communication, obsolète, qui subsiste dans les cabinets de médecins et les hôpitaux? Vous avez trouvé! Le fax.

En 2018, sa disparition a été promise par l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann pour « propulser le réseau à l'ère numérique ». Époque moderne oblige, les technologies de l’information ont donné naissance aux dossiers médicaux électroniques et aux dossiers cliniques informatisés (voir l’encadré à ce sujet, ci-dessous). Nous les engloberons ici sous l’appellation « dossier de santé électronique ». La transition, donc, devait faire économiser papier et efforts. Fini la copie carbone par la poste.

Ce virage technologique ne s’est toutefois pas fait sans heurt. Les effets négatifs involontaires du dossier de santé électronique sont bien manifestes. Et de plus en plus documentés.


Source : quebec.ca


Des prestataires de soins hors d’haleine

D’après des études récentes, ces dossiers jouent un rôle important dans la détérioration des conditions de travail des professionnels de la santé. Cette situation est surtout due à la charge de travail fastidieuse que représente la saisie de données pour l’administration et la facturation. Les problèmes d’interopérabilité – soit la capacité d’un système à interagir avec d’autres systèmes – sont aussi en cause. Chez le personnel soignant, la gestion du dossier de santé électronique peut engendrer de la frustration, de l'insatisfaction, du stress et même de l'épuisement [1-3].


Qu’en est-il au Québec?

Une analyse 10 projets majeurs au Québec [4, 6] révèle que les consultations cliniques davantage axées sur la technologie peuvent contribuer à dépersonnaliser la relation clinicien-patient. Dans plusieurs cas, les solutions informatiques sont ressenties comme un fardeau. Chaque jour, les cliniciens doivent surmonter des problèmes de configuration et de déconnexion après une période d'inactivité. Ils doivent aussi traiter chaque notification délivrée par le système implanté. Un phénomène de « fatigue des alertes » pourrait conduire certains d’entre eux à ignorer les alertes ou à les désactiver. Les conséquences d’un tel geste peuvent être dommageables.


Les données sont aussi préoccupantes chez nos voisins du sud. Une étude américaine sur les soins ambulatoires indique que les médecins consacrent près de 50 % de leur temps aux dossiers électroniques et au travail de bureau. À peine un tiers de leur temps est consacré au travail clinique [5].

Tout cela n’est pas sans effet sur les patients. Certains outils basés sur les technologies de l’information accaparent une grande partie de l'attention et de l'énergie du personnel soignant, au détriment de la communication avec le patient.


Des technologies peu adaptées

Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : la technologie offre certes une valeur ajoutée. Dorénavant, les rapports des médecins spécialistes peuvent être consultés en moins de 24 heures. Avant, cela prenait de trois à quatre semaines. Pour atteindre son plein potentiel, la technologie doit être ajustée au contexte, et sa convivialité prise en compte. Par exemple, le nombre de clics de souris, la facilité de changements d'écran et l’ergonomie de l’affichage doivent être adaptés aux tâches cliniques et administratives exécutées. [3, 8]. Une technologie sursophistiquée peut être inutilement performante.


Or, voilà : la création d’une technologie sur mesure, qui répond aux véritables besoins des utilisateurs, demeure un défi de taille. Une telle adaptation est rarement rentable pour les fournisseurs. Ceux-ci sont plutôt portés à commercialiser des technologies basées sur des « scénarios cliniques » génériques. [6, 7].


Pour optimiser l’utilisation du dossier électronique, il serait donc nécessaire d'examiner l’information que les cliniciens doivent saisir, et celle dont ils ont besoin pour assurer une prise en charge efficace de leurs patients. Le dossier de santé électronique contribue-t-il à fournir des soins de qualité et des services efficaces au patient ? Sert-il plutôt – ou surtout – à faciliter l’administration et la facturation ?

Dans un monde idéal, toute technologie introduite en milieu clinique devrait servir le « Quadruple Aim », un cadre de référence reconnu à l’échelle internationale pour concevoir et offrir un système de soins de santé efficace. D’ici-là, si vous entendez le bruit mécanique et monotone du télécopieur au cours de votre prochaine visite chez le médecin, soyez indulgents.


Source : Bodenheimer, T., & Sinsky, C. (2014).

PAROLE DE CHERCHEUR

Hassane Alami



Ce billet est inspiré de l’article suivant :

Alami, H., Lehoux, P., Gagnon, M. et al. Rethinking the electronic health record through the quadruple aim: time to align its value with the health system. BMC Med Inform Decis Mak 20, 32 (2020). https://doi.org/10.1186/s12911-020-1048-9


Pour contacter Hassane Alami :

hassane.alami@umontreal.ca

Références


1. Friedberg MW, Chen PG, Van Busum KR, et al. Factors affecting physician professional satisfaction and their implications for patient care, health systems, and health policy. Rand Health Q. 2014;3(4).


2. Babbott S, Manwell LB, Brown R, et al. Electronic medical records and physician stress in primary care: results from the MEMO study. JAMIA. 2013; 21(e1):e100–6.


3. Downing N, Bates D, Longhurst C. Physician burnout in the electronic health record era: are we ignoring the real cause? Ann Intern Med. 2018; 169(1):50–1.


4. Alami, H., Lehoux, P., Gagnon, M. et al. Rethinking the electronic health record through the quadruple aim: time to align its value with the health system. BMC Med Inform Decis Mak 20, 32 (2020). https://doi.org/10.1186/s12911-020-1048-9


5. Sinsky C, Colligan L, Li L, et al. Allocation of physician time in ambulatory practice: a time and motion study in 4 specialties. Ann Intern Med. 2016; 165(11):753–60.


6 . Alami H, Gagnon M-P, Fortin J-P. Some multidimensional unintended consequences of telehealth utilization: a multi-project evaluation synthesis. Int J Health Policy Manag. 2019;8(6):337–52.


7. Normann T, Breivik E, Poppe W, Jacobsen H, Christiansen E, Skipenes E, et al. Kartlegging av innovasjonspotensial i Helse Nord RHF 2010. https://ehealthresearch.no/files/documents/Rapporter/NST-rapport_2010-10_Kartlegging_av_innovasjonspotensial_i_HelseNord_RHF.pdf

Accessed October 15, 2019.

8. Sinsky CA, Beasley JW, Simmons GE, Baron RJ. Electronic health records: design, implementation, and policy for higher-value primary care. Ann Intern Med. 2014;160(10):727–8.

Catherine Hébert

Rédactrice scientifique

Hinnovic.org

7101, avenue du Parc 

Montréal (Québec) H3N 1X9

hinnovic@gmail.com

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