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Virage ambulatoire, soins à domicile aux personnes âgées et perception des proches-aidants

Les responsabilités des proches-aidantsAu Québec, c’est depuis 1995 que le vocable « virage ambulatoire » est utilisé pour parler d’un système où le milieu de vie se voit officialisé comme lieu de dispensation des services de santé. Ce virage constitue en quelque sorte un changement des fonctions « providentielles » de l’État. Dans ce contexte de transfert des soins des centres hospitaliers vers le milieu naturel, les proches-aidants, déjà surchargés de responsabilités liées au soutien à domicile de leurs parents âgés, s’en voient imposer encore davantage. Ces aidants n’offrent pas que de l’aide et du soutien, mais également des soins qui peuvent être complexes et qui exigent des technologies de plus en plus sophistiquées à domicile.

 

En fait, plus de 80% de l’aide aux personnes âgées est fournie par la famille. Des statistiques québécoises démontrent plus précisément que 96% des soins suite à une chirurgie d’un jour et 55% des traitements lors d’une hospitalisation sont prodigués par les membres de la famille. Ces changements dans le mode de dispensation des soins peuvent être appréhendés de façon positive : réponse à une quête d’autonomie, valorisation de la sphère privée et des initiatives de soins, incluant l’utilisation des technologies à domicile, développement des solidarités. Toutefois, ils ont été apportés avant que l’on s’interroge sur les besoins et attentes, de même que sur les réelles capacités et volontés des principaux acteurs de ces changements, les proches-aidants, euphémisme pour parler des femmes, principales pourvoyeuses de soins. Par ailleurs, la réforme récente du Code des professions au Québec souligne clairement les attentes de la société eu égard à ces proches. Il y est notamment mentionné qu’un aidant « naturel peut exercer des activités professionnelles réservées à un membre d’un Ordre ». On accorde ainsi le droit aux familles de poser des actes complexes que l’on réserve habituellement à des professionnels formés.

 

L'offre de soins relativement simplesC’est dans ce contexte que deux études, subventionnées par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, ont porté sur l’expérience du virage ambulatoire par ses acteurs-clé. Dans la première étude (Ducharme, Pérodeau et Trudeau, 2000), nous avons investigué les perceptions des femmes âgées. Des entrevues en profondeur ont été conduites auprès de 40 femmes, prenant soin de leur conjoint âgé à domicile suite à une hospitalisation de courte durée. Les résultats soulignent clairement que dans le cas de situations de soins relativement simples où les soins requis consistent principalement en l’administration de médicaments (gouttes, onguents ou autres), en une légère assistance dans les activités de la vie quotidienne et en une surveillance occasionnelle post-chirurgie du site opératoire, des perceptions positives du retour précoce à domicile sont exprimées. Les thèmes ayant permis de décrire ces aspects positifs sont les suivants : la possibilité, offerte au sein du domicile, de personnaliser les soins; la proximité aidante-aidé (et la diminution de la solitude); la familiarité avec l’environnement de soins, facteur pouvant accélérer le processus de guérison du conjoint malade (« guérir chez soi »); la réduction des transports épuisants de l’hôpital à la maison et vice versa. En somme, dans les situations de soins relativement simples, les proches-aidantes envisagent leur rôle comme un défi plutôt que comme une menace.

 

Par ailleurs, dans les situations plus complexes, soit dans les situations où les femmes âgées doivent effectuer des tâches de soins telles que réfection de pansements, irrigation de plaies, administration et surveillance de médication sous diverses formes (injection notamment), en plus d’une assistance régulière et constante aux activités de la vie quotidienne, le discours est beaucoup plus nuancé. Ces situations sont perçues comme stressantes et nécessitant des compétences professionnelles. Plus précisément, cinq thèmes principaux caractérisent le discours des proches-aidantes âgées: absence de choix possible ou de contrôle face à l’expérience vécue (congé hospitalier rapide); difficulté liée à l’état de santé précaire des aidantes âgées, ce qui s’ajoute à L'offre de soins plus complexesleur fardeau de soins ; grande complexité des soins exigés- un rôle de quasi-infirmière sans bénéficier de formation et sans avoir les habiletés pour ce faire- conduisant à de l’insécurité; manque de planification du congé; transfert de certains coûts financiers du système de santé vers les usagers des services. Dans ce contexte, les situations semblent davantage perçues comme des menaces plutôt que comme des défis.

 

La seconde étude avait pour but de documenter les perceptions et attentes de quatre groupes d’acteurs face aux services offerts dans la perspective du virage ambulatoire: les intervenants du réseau de la santé, les gestionnaires des services, les travailleurs des groupes communautaires et les aidants eux-mêmes (Ducharme, Pérodeau, Paquet, Legault, & Trudeau, 2004; Ducharme, 2006). Un total de 78 informateurs a participé à des groupes de discussion et à des entrevues individuelles. Des perceptions similaires ont été identifiées, notamment : l’accessibilité limitée aux services de soutien à domicile ; le manque de flexibilité et de coordination des services ; l’absence d’évaluation des capacités des aidants pour la prise en charge de leur parent vieillissant ; la déficience dans la planification des congés, incluant la formation des proches aux soins à prodiguer et à la technologie à utiliser.

 

Ces résultats offrent des pistes pour l’amélioration de la qualité des soins et services à domicile qu’il importe d’offrir aux proches-aidants, notamment aux aidants âgés, un groupe vulnérable nombreux au Canada et maintenant considéré à « risque » sur le plan de la santé. Pour plus d’informations sur ces études, les références suivantes peuvent être consultées.

Auteure : Francine Ducharme, Ph.D.
Titulaire de la Chaire Desjardins en soins infirmiers à la personne âgée et à la famille
Chercheure, Centre de recherche
Institut universitaire de gériatrie de Montréal

 

RÉFÉRENCES

  • Ducharme, F. (2006). Le virage ambulatoire et la déprofessionnalisation des soins: Qu’en pensent les principaux détenteurs d’enjeux? Santé, Société et Solidarité, no 1, Revue de l’observatoire franco-québécois de la santé et de la solidarité, 60-61.

  • Ducharme, F., Pérodeau, G., Paquet, M., Legault, A., & Trudeau, D. (2004). Virage ambulatoire et soins familiaux à domicile : Un enjeu de santé publique. Revue canadienne de santé publique, 95 (1), 64-68.

  • Ducharme, F., Pérodeau, G., Trudeau, D. (2000). Perceptions, stratégies d’adaptation et attentes des femmes âgées aidantes “naturelles” dans la perspective du virage ambulatoire. Canadian Journal of Community Mental Health/Revue canadienne de santé mentale communautaire, 19 (1), 79-103.

 

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