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Vers des établissements de santé écoresponsables

Soigner, prendre soin, guérir, apaiser, traiter, rétablir, réparer. Nous pouvons associer tous ces verbes ou expressions au champ lexical du système de santé. Pas vrai ? Et pourtant, ce qui vaut pour les êtres humains (et les animaux en médecine vétérinaire) quand on parle des buts premiers du système de santé ne l’est pas pour la nature. C’est un constat trop peu connu du grand public et parfois même un tabou, mais pour ce qui est des rapports des hôpitaux, cliniques, pharmacies et autres centres locaux ou d’hébergement avec l’environnement, le champ lexical s’apparente plutôt à souiller, polluer, gaspiller, jeter, contaminer. Alors que de plus en plus d’études montrent qu’il existe des liens très forts entre la santé de l’environnement et la nôtre, n’est-il pas assez paradoxal que les établissements qui sont censés prendre soin de nous ne le fassent pas de façon indirecte en polluant l’environnement ? Voici un tour d’horizon des problématiques liées à la pollution environnementale de nos systèmes de santé.

Curis detritus

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) reconnaît 8 différents types de déchets générés par le système de santé : les déchets infectieux, les déchets anatomiques, les objets pointus ou tranchants, les produits chimiques, les produits pharmaceutiques, les déchets génotoxiques, les déchets radioactifs et les déchets non dangereux ou généraux. Toujours selon l’OMS, cette dernière catégorie représente 85 % des déchets produits par le secteur des soins de santé, les 15 % restant concernent du matériel toxique, radioactif ou infectieux.

C’est bien beau les pourcentages, mais quelle quantité de déchets cela représente-t-il concrètement ? Si vous êtes déjà resté plusieurs jours dans une chambre d’hôpital, vous avez pu remarquer que les poubelles se remplissent vite et que le personnel passe parfois plusieurs fois par jour pour les vider, mais ce n’est qu’une partie de l’iceberg. En effet, un hôpital produit des déchets qui restent invisibles pour les patients. Il semble difficile de fournir des statistiques précises, comme le notait par exemple le site Slate dans un article publié en 2010 à propos des déchets médicaux aux États-Unis. Dans ce pays, on estime ainsi que près de 6 millions de tonnes de déchets étaient produits annuellement en 2010, et c’est une estimation basse. Selon Jérôme Ribesse, directeur général de Synergie Santé Environnement, le secteur de la santé au Québec produit quant à lui environ 98 000 tonnes de déchets généraux par an, incluant environ 17 000 tonnes de déchets biomédicaux requérant des procédures de traitement et d’élimination spéciales. De plus, ces derniers coûtent chaque année 14,2 millions de dollars aux établissements Québécois. Ils sont soit désinfectés par autoclave avant de finir à l’enfouissement, soit brûlés dans des incinérateurs. D’ailleurs tous les déchets biomédicaux qui doivent être incinérés sont exportés en Ohio aux États-Unis. Il est très raisonnable de se poser des questions sur la santé des populations vivant près de ces installations puisque les produits de cette incinération se composent de dioxines, de furanes, de métaux lourds et de plusieurs autres contaminants qui sont tous connus pour avoir de très grosses conséquences pour la santé et pour polluer l’environnement.

À l’échelle mondiale, le portrait est encore plus difficile à estimer à cause de nombreuses incertitudes et facteurs comme les différences dans la définition de ce qu’incluent les déchets médicaux, les cadres légaux, les aspects financiers et bien sûr les décharges sauvages dans beaucoup de pays. Néanmoins, on peut estimer la quantité de déchets médicaux générés par un pays en prenant un indicateur comme le taux de production des déchets médicaux calculé en kilogramme par lit et par jour (HCWGR ou healthcare waste generation rate). Dans une étude très récente comparant 42 pays, on apprend ainsi que le Canada est le 2e pays qui produit le plus de déchets médicaux avec 8,2 kg/lit/an, derrière les États-Unis avec 8,5 kg/lit/an (Minoglou et al., 2017).

En dépit de la faible différence de niveau économique avec d’autres pays, le Canada et les États-Unis sont de mauvais élèves en matière de quantité de déchets médicaux générés, renforçant le constat que le secteur de la santé dans ces deux pays a de très gros efforts à faire pour réduire son empreinte environnementale.

Le secteur de la santé et les émissions de gaz à effet de serre

Soyons francs, les hôpitaux au Canada semblent ne pas contribuer fortement aux émissions de gaz à effet de serre (GES) du pays. Les dernières données disponibles détachant clairement les hôpitaux d’autres secteurs remontent à 2003 et indiquent des émissions de GES s’élevant à 2,8 millions de tonnes liées à leur consommation d’énergie (électricité, gaz naturel et mazout), cela était « équivalent à la quantité annuelle moyenne émise par environ 814 000 voitures compactes ou 533 000 véhicules utilitaires sport ». Par comparaison, les émissions de GES du Canada en 2003 s’élevaient à 740 millions de tonnes. Même si des données spécifiques au système de santé tout en étant à jour sont difficiles à trouver, certaines sources indiqueraient des émissions de GES  représentant environ 2 % des émissions totales au Canada. Quoi qu’il en soit, face aux dérèglements climatiques, nous devons faire des efforts dans tous les secteurs, la réduction des émissions de GES du secteur de la santé n’est donc pas à négliger.

Des solutions parfois simples et aux bénéfices tangibles   

Dans un contexte de coupures budgétaires dans le système de la santé, il peut paraître difficile pour certains gestionnaires ou directeurs/directrices d’établissements de mettre en place des pratiques et des politiques environnementales. Pourtant, de nombreux exemples au Québec, dans d’autres provinces canadiennes ou à l’étranger démontrent que certaines initiatives requièrent parfois plus de volonté que d’argent. Dans la région de Montréal, on peut citer le Centre de santé et de services sociaux de la Montagne (anciennement CLSC Côte-des-Neiges) qui dès 2003 a mis en place des pratiques écologiques et responsables sous l’impulsion du Dr Jean Zigby. Résultat, réduction importante des matières résiduelles, taux de recyclage élevé, mesures incitatives à l’utilisation des transports actifs (tant à l’intention du personnel que des patients), etc.

Autre institution montrant l’exemple, le Centre de santé et des services sociaux (CSSS) de Laval a créé en 2008 la « journée de l’arbre » qui consiste à verdir les terrains appartenant aux établissements affiliés. L’hôpital de la Cité-de-la-Santé à Laval a aussi effectué un gros travail de caractérisation de ses matières résiduelles afin d’améliorer fortement sa performance environnementale sur ce point. Les résultats sont disponibles ici sur le site de Synergie Santé Environnement. D’autres établissements au Québec sont à citer pour leurs réalisations en faveur de l’environnement. Ainsi, le Centre de Jeunesse de la Montérégie a mis en place une politique d’économie d’énergie qui fait économiser près de 200 000 $ à l’institution (voir à la page 27 du rapport 2012-2013 du CJM). Comme le mentionne Éric Notebaert dans l’entrevue pour ce dossier, même certains CHSLD se lancent dans l’adoption de pratiques saines pour l’environnement. Il cite ainsi le CHSLD Rose de Lima à Laval qui a abandonné les couches d’incontinence jetables pour choisir l’option de couches lavables dans lesquelles de la sphaigne (un genre de mousse) joue le rôle d’absorbant. Cette initiative s’est faite en partenariat avec l’entreprise Lange Bleu.

La cour intérieur du Khoo Teck Puat Hospital – Crédit : WorldArchitectureNews

En dehors du Canada, on peut citer le très célèbre Kaiser Permante qui s’est donné comme exigence d’être un leader en matière de gestion environnementale : taux de recyclage de 100 % des produits non dangereux, réduction de 25 % de la consommation d’eau par pied carré, politique d’achats locaux pour l’alimentation, etc. L’institution est également exigeante envers ses fournisseurs puisqu’avec des achats totalisant près d’1 milliard de dollars en équipements médicaux par an, elle est capable d’influencer la performance environnementale de ses fournisseurs. De plus, ces derniers doivent depuis 2010 fournir des données sur les impacts environnementaux de leurs produits. On peut aussi mentionner la politique des achats groupés de concert avec la mise en place d’une fiche d’évaluation des produits basée sur des critères de soutenabilité (Sustainability scorecard). Afin de renforcer son influence sur ses fournisseurs, Kaiser Permanente s’est associé avec le plus grand groupe d’achat de matériel médical aux États-Unis.

Poussons un peu plus loin l’audace avec le Khoo Teck Puat Hospital. Cet établissement construit en 2010 voit les choses en grands. Panneaux solaires sur le toit qui alimentent les ventilateurs dans les zones publiques, efficacité énergétique du bâtiment qui utilise 30 % moins d’énergie qu’un hôpital classique. Au centre de l’hôpital pousse une véritable oasis qui alimente en air frais une partie du système de climatisation, réduisant d’autant plus la consommation d’énergie.

Ces exemples réussis de convergence entre l’amélioration de la santé des populations et des communautés et la protection de l’environnement ne représentent qu’une petite partie des initiatives mondiales dans ce domaine. Ils sont aussi la preuve qu’un système de santé bien financé, une prise de conscience suivie d’une volonté de changement permettent de mettre en place des politiques internes en phase avec les défis environnementaux de notre époque. Qui pourrait se dire contre cela ?

Pour aller plus loin :

Auteur : Jérémy Bouchez
Hinnovic.org

RÉFÉRENCES

  • Minoglou, M., Gerassimidou, S., & Komilis, D. (2017). Healthcare Waste Generation Worldwide and Its Dependence on Socio-Economic and Environmental Factors. Sustainability, 9(2), 220. https://doi.org/10.3390/su9020220

     

 

 

 

2 commentaires

  1. Audrey atwood dit :

    Bonjour, article très intéressant. L’entreprise est Lange Bleu. Vous trouverez plus d’informations à langebleu.org

    • Jérémy dit :

      Bonjour Audrey. Merci pour votre commentaire. En effet, une petite coquille s’est insérée dans le nom de l’organisme. C’est corrigé !

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