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R&D Biotechnologique et responsabilité sociale

R&D Biotechnologique et responsabilité socialeJusqu’au 19e siècle, les chercheurs étaient souvent confinés dans les profondeurs de leur laboratoire. L’émergence des sociétés scientifiques et des revues savantes, puis l’augmentation du nombre d’étudiants universitaires et de l’intérêt des citoyens pour la Science, ainsi que la médiatisation des effets environnementaux des biotechnologies ont radicalement changé l’impact social du travail des chercheurs.

 

Décors

La R&D vise l’amélioration de la qualité de vie des citoyens, qui plus est dans le domaine biomédical. Les scientifiques veulent faire une différence dans la vie des gens. Et pour que ce métier reste noble, nous l’avons envisagé en termes de responsabilisation des acteurs par rapport aux retombées que leurs découvertes auront sur l’ensemble de la société. Ce concept de responsabilité nous apparaît pertinent, car il offre une vision plus pragmatique que philosophique des décisions prises tout au long du processus de recherche, de transmission et d’utilisation des innovations.

 

Les « vraies fausses » alertes pandémiquesLongtemps, on a cru que les avancées biotechnologiques rendraient la vie humaine paradisiaque. Toutefois, le scepticisme commence à se répandre dans la population, notamment à cause de la manière dont elle vit les agissements de plusieurs compagnies agroalimentaires, le peu de considération accordée à ses inquiétudes quant à l’utilisation de certains produits médicaux ou les «vraies fausses» alertes pandémiques vécues ces dernières années. D’ailleurs, certaines réactions, tant paisibles que virulentes, des citoyens contre la campagne de vaccination pour contrer le virus H1N1 illustrent bien cette perte de confiance progressive d’une partie de la population par rapport aux «vérités scientifiques».

 

Depuis douze ans, nous essayons de mieux cerner la part de responsabilité des chercheurs dans les débats publics. Ils se situent généralement entre deux pôles. Quelques-uns estiment qu’ils n’ont rien à considérer hormis leur recherche, laissant l’autorité publique déterminer si l’utilisation de leurs découvertes est acceptable. D’autres participent aux forums, aux émissions scientifiques ou aux démarches réflexives multidisciplinaires pour raffiner la qualité de leur prise de décision.

 

Il apparaît également que les chercheurs ne sont pas toujours «maîtres de leur destin» et que la transmission des informations est altérée par les réalités, somme toute humaines, de la R&D biomédicale: la recherche quantitative réduit souvent la compréhension des phénomènes complexes; les études longitudinales sont rares et coûteuses; le financement des laboratoires biomédicaux est de plus en plus Financement sans ficelle?dépendant de l’industrie, elle-même coincée dans une précarité financière de plus en plus importante; les revues savantes publient rarement les résultats négatifs; les chercheurs ne se rendent pas toujours compte à quel point leurs croyances scientifiques ou philosophiques affectent l’établissement d’un protocole ou l’analyse des données, etc.

 

Ces différentes réalités affectent la qualité de la recherche et, conséquemment, la responsabilité sociale des chercheurs: ils sont pris dans la dynamique malsaine de «publish or perish»; certains tournent les coins ronds pour assurer la survie du laboratoire ou de l’institution; d’autres développent des attitudes questionnables envers leurs pairs; les données sont parfois présentées en leur faisant dire ce qu’elles ne révélaient pas nécessairement; quelques-uns se voient sermonnés par l’entreprise qui les finance s’ils questionnent l’efficacité d’une molécule, etc. Récemment, un chercheur a démontré qu’un grand nombre d’articles signés par des médecins avaient été, en fait, rédigés par des compagnies pharmaceutiques sur la base de données soutenant l’efficacité de leurs produits et non sur des recherches menées selon les règles de l’art scientifique.

 

Responsabilité

Nous nous sommes intéressés aux perceptions qui influencent les prises de décision des acteurs de la R&D biotechnologique en adaptant le modèle d’analyse des comportements professionnels proposé par Boisvert et ses collaborateurs (2003). Ce modèle propose deux axes pour 1) comprendre les forces et faiblesses des différentes dynamiques décisionnelles et 2) déterminer des moyens favorisant la responsabilité sociale dans l’administration publique. Les auteurs suggèrent que plus une personne accepte de discuter avec les différentes parties prenantes, moins il sera nécessaire de définir des normes précises pour encadrer son travail. A contrario, plus une personne se réfère à l’autorité pour définir l’acceptabilité de ses comportements et plus il faudra prescrire des normes juridiques et déontologiques pour assurer le bien commun.

 

Nous avons récemment proposé un troisième axe qui tient compte des enjeux psychologiques. En effet, si une personne souffre de difficultés psychiques (e.g. stress de performance), la qualité de la démarche éthique et de la responsabilité sociale chute. Il y a donc un risque pour notre société à ne pas tenir compte des motivations et des difficultés vécues par l’ensemble des acteurs qui participent au processus de découverte, de transfert de connaissance, de production et d’utilisation des biotechnologies. À l’inverse, une personne qui a développé l’intégrité de son soi, sa force de résilience et une saine estime de soi semble s’inscrire plus facilement dans une démarche réflexive, ce qui favorise les comportements éthiques et responsables. Le bien commun serait alors préservé.

 

Quête de performance et choix responsablesCette analyse est illustrée à travers les dynamiques de différents groupes professionnels qui influent sur l’utilisation de médicaments chez les sportifs, les enfants turbulents, les professionnels dans des secteurs à stress de performance élevé, et les chercheurs universitaires et industriels. Cette analyse laisse craindre que de plus en plus d’individus, fragilisés par leur quête de performance, ne puissent faire des choix responsables sur le plan personnel et social. Ainsi, l’autorité redeviendrait garante d’une responsabilisation minimale des professionnels. Or, nous constatons que les normes juridiques et déontologiques encadrant le travail des chercheurs sont elles-mêmes de plus en plus fragilisées par des enjeux sociopolitiques et économiques. Par exemple, un responsable du gouvernement québécois nous expliquait récemment que les compagnies pharmaceutiques demandent des avantages particuliers (comme le prolongement de la durée du remboursement intégral des médicaments d’origine par les programmes ministériels), en échange du maintien des centres de recherche au Québec. Voulant assurer la croissance économique et scientifique, le gouvernement se voit contraint d’accepter des « règles » qui fragilisent l’équilibre socioéconomique en matière de dépense de santé. De tels exemples laissent craindre que les autorités administratives ne puissent intervenir à bon escient sur la responsabilisation professionnelle.

 

Nous sommes donc dans une impasse… Les dynamiques de régulations éthiques et déontologiques jouent-elles vraiment leur rôle si l’on ne tient pas compte des enjeux subjectifs qui motivent chaque individu? Nous sommes donc renvoyés à nous-mêmes pour développer des manières d’agir qui nous permettent d’assumer notre part de responsabilité professionnelle et personnelle, lorsque nos décisions sont susceptibles d’affecter le bien commun. Il n’existe aucune autre piste que d’entrer, individuellement et collectivement, dans une démarche réflexive pour prendre en considération les impacts de nos décisions et développer une sagesse bien souvent contrainte par des dynamiques de performance et de rentabilité à court terme.

Auteur : Joël Monzée, Ph.D.
Directeur
   Institut du développement de l’enfant
   et de la famille

Professeur
   Département de pédiatrie de
   l’Université de Sherbrooke

Chercheur
   Laboratoire Santé, éducation et
   situation de handicap de l’université    de Montpellier

 

RÉFÉRENCES

  • Boisvert, Y., Jutras, M., Legault, G.A. et Marchildon, A. (2003). Petit manuel d’éthique appliquée à la gestion publique, Montréal, Éditions Liber.

  • Monzée, J. et Bélanger C.H. (2001), Recherche en santé: enjeux et perspectives, Montréal: Éds AEGSFM.

  • Monzée, J. (2006). « Quelle responsabilité sociale chez les chercheurs ? » In : Létourneau L. (dir.), Bio-ingénierie et responsabilité sociale. Collection « Droit, biotechnologie et société », Montréal, Éditions Thémis: 175-203.

  • Monzée, J., (2008). Pharmacologie, éthique et société: de la « responsabilité » à la « responsabilisation » des chercheurs et des entreprises privées dans le contexte du dopage sportif. Note de recherche. Montréal, ENAP/INRS.

  • OMonzée, J. (2010). Médicaments et performance humaine : thérapie ou dopage? » Montréal, Éditions Liber.

 

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