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Pour ou contre l’utilisation des « smart drugs » ?

Pour ou contre l'utilisation des « smart drugs »Des étudiants y ont recours avant leurs examens, ou pour terminer un travail de session, des camionneurs, pour rester éveillés sur la route, des militaires, lorsqu’ils sont en zone de combat… Dans les milieux où la performance intellectuelle, la concentration et la vigilance sont exigées, les « smart drugs » ou amplificateurs cognitifs font de plus en plus d’adeptes.

 

Il s’agit de médicaments destinés au traitement des troubles de l’attention, du sommeil ou de la mémoire (on parle entre autre du methylphenidate, notamment Ritalin®, des amphétamines dont l’Adderall®, ainsi que le modafinil comme l’Alertec® par exemple), mais dont l’usage est détourné à des fins d’amélioration des capacités cognitives. Les sociétés occidentales contemporaines s’inquiètent d’un phénomène dont elles découvrent l’ampleur et qui est perçu par plusieurs experts comme irréversible. Selon les données disponibles, le phénomène toucherait entre 16 et 25% des étudiants de certaines universités américaines (Outram, 2010). Si on ne peut empêcher que le phénomène ne prenne de l’ampleur, avec notamment l‘arrivée sur le marché de médicaments de plus en plus efficaces, ne vaut-il pas mieux en règlementer l’usage? Mais si on le règlemente, ne cautionne-t-on pas du même coup le principe de recourir à des médicaments pour accroître les performances d’individus qui ne souffrent d’aucune maladie? S’agit-il alors de dopage? Le phénomène est-il plus acceptable lorsqu’il est question du cerveau que des muscles?

 

Partisans et opposants invoquent les mêmes principes éthiquesIl y a un an et demi, le débat faisait rage dans les médias à la suite de la publication d’une série d’articles dans des revues prestigieuses telles que Nature (Greely et al, 2008) et Lancet (Rose, 2008) sur l’amélioration des capacités cognitives avec les smart drugs. Ce débat déchire le monde de la bioéthique entre partisans et opposants. Or, ce qui est intéressant à cet égard, c’est que les deux camps invoquent les mêmes principes éthiques pour asseoir leurs arguments: justice/équité, liberté/autonomie, bienfaisance/non malfaisance. Leurs positions conduisent néanmoins, comme on le verra, à des conceptions très divergentes de l’humain et de la société.

 

Encourager l’amélioration des capacités cognitives des individus

Pour les tenants de cette position (Greely et al, 2008; Cakic, 2009; Singh & Kelleher, 2010), qui constitue la voie majoritaire parmi les bioéthiciens s’étant récemment exprimés sur ce sujet, l’objectif à viser tient en quelques mots : limiter les dégâts et maximiser les bénéfices (principe de bienfaisance et non-malfaisance). Ainsi, selon eux, on pourra d’autant mieux contrôler les abus et les dérapages possibles du recours aux smart drugs, que leur usage s’inscrira dans un cadre licite et règlementé. Améliorer le monde par l'usage licite des amplificateurs cognitifsPar ailleurs, les retombées d’un recours licite aux amplificateurs cognitifs pourraient, selon eux, permettre une amélioration du monde dans lequel nous vivons. Contrairement à ce qui se passe dans le sport de compétition, ce rehaussement des potentialités irait bien au delà du bénéfice de quelques uns, pour profiter à l’ensemble de la collectivité, voire de l’humanité. Invoquant les principes d’autonomie et de liberté, ces experts considèrent qu’on ne doit pas faire entrave au droit de chacun à s’améliorer (le libre choix). Enfin, le principe d’équité et de justice est soutenu par les partisans de l’amélioration des capacités cognitives, à travers l’argument selon lequel le fait de les rendre accessibles à tous permettrait de mieux répartir les chances de succès entre les individus.

 

Oui mais…

Aux yeux des opposants, la grande question est la suivante : en regard des principes de bienfaisance/non-malfaisance, pourquoi préconiser de règlementer les pratiques d’amélioration des performances cognitives chez les individus sains, alors que les données concernant l’efficacité réelle des smart drugs actuellement sur le marché sont loin d’être convaincantes (Outram, 2010; CEST, 2009)? Leur popularité croissante repose-t-elle sur des résultats concluants pour les utilisateurs ou ne repose-t-elle pas plutôt sur la publicité que leur font, volontairement ou non, les médias en multipliant les reportages –souvent anecdotiques – sur les usages qui en sont faits? Si leur efficacité n’est pas établie, leurs effets indésirables seraient quant à eux soutenus beaucoup plus fermement par des données probantes selon les experts. Au chapitre du principe de justice et d’équité, les tenants du non expriment leur scepticisme quant à l’égalité des chances que pourrait engendrer un accès pour tous aux smart drugs. Selon les opposants, l'accès aux « smart drugs » n'atténuerait pas les inégalitésSelon eux, cela n’atténuerait en rien les inégalités sociales qui font que des enfants naissent dans des milieux plus intellectuellement stimulants que d’autres et qu’ils ont un accès privilégié à des ressources éducatives et des réseaux sociaux susceptibles de leur faciliter l’atteinte du pouvoir et de la richesse matérielle. Enfin, la liberté de refuser le recours aux smart drugs dans une société où ces derniers seraient utilisés par une majorité de personnes, s’avère, selon les opposants, tout à fait improbable. Le rehaussement de la norme entrainerait en effet nécessairement une hausse des exigences de performance dans les milieux d’étude et de travail. Comment alors échapper aux amplificateurs cognitifs tout en « restant dans la course »?

 

Dans les deux camps on insiste sur l’urgence de mieux documenter le phénomène à partir de données scientifiques puisqu’après tout, on ne sait pas très bien ce qu’il en est à l’heure actuelle. Par ailleurs, le débat soulève d’incontournables questions: quelle différence y a-t-il entre prendre une boisson énergisante ou un double expresso et un médicament, pour être plus performant intellectuellement? L’un est-il plus « naturel » que l’autre? L’usage d’amplificateurs cognitifs permet–il d’être davantage soi-même (de libérer son potentiel) ou sert-il plutôt à alimenter l’idéologie productiviste et les pressions à la performance qui caractérisent les sociétés occidentales contemporaines? Ou les deux? Prendre une pilule pour mieux performer revient-il à privilégier les solutions rapides au détriment de l’effort? Pour quiconque s’intéresse au médicament comme objet social (www.meos.qc.ca), la popularité croissante des smart drugs ne fait qu’illustrer le brouillage des frontières entre santé et maladie, nature et artifice, inclusion et exclusion sociale; autant de dimensions qui sous-tendent l’accroissement généralisé de la place du médicament dans les sociétés occidentales contemporaines.

Auteure : Johanne Collin, Ph.D.
Professeure titulaire
Faculté de Pharmacie
Université de Montréal

 

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