Hinnovic » Au temps de la « peste blanche » à l’Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal

Au temps de la « peste blanche » à l’Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal

hopital_scm_tuberculoseQui sait qu’avant d’être l’hôpital que l’on connaît, surspécialisé en traumatologie, Sacré-Cœur fut un hôpital-sanatorium pour tuberculeux ? Dès sa création en 1926, l’institution du boulevard Gouin Ouest à Montréal jouxterait, d’un côté, la prison de Bordeaux (dont la construction fut terminée en 1912) et de l’autre, le Pavillon psychiatrique Albert-Prévost (fondé en 1919). Ainsi alignerait-on à la périphérie de Montréal, dès le premier quart du 20e siècle, les marginaux de tout acabit.

Cependant, l’Hôpital du Sacré-Cœur dans ses lointains débuts était situé beaucoup plus près du centre de Montréal, à Notre-Dame-de-Grâce. Il portait alors le nom d’« Hôpital des incurables ». C’est de là justement qu’aujourd’hui nous amorçons cette page oubliée de notre histoire hospitalière.

D’abord, l’« Hôpital des incurables »

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Dès 1902, les Sœurs de la Providence, ayant acheté à Notre-Dame-de-Grâce le monastère du Précieux-Sang, en firent, après moult travaux, l’Hôpital des Incurables, impressionnante architecture que l’on connut ainsi jusqu’à la sinistre année 1923…

Fondé en 1897 par un trio de dames charitables dont les deux premières, Georgiana et Léontine, portaient le patronyme pour le moins prédestiné de Généreux, « l’œuvre [vite reprise en 1899 par les Sœurs de la Providence] consistait à recueillir les cancéreux ou malades totalement invalides trouvant difficilement place dans les hôpitaux ». Pour tout dire, on n’admettait « aux Incurables » que les malades aux prises avec des maux qu’aucun centre hospitalier ne voulait recevoir ni traiter parce que ceux-ci étaient justement intraitables : cancéreux, multihandicapés et tuberculeux.

Le Dr G.E. Mignault, un des pionniers québécois de la phtisiologie (la spécialité qui étudie et traite la tuberculose pulmonaire), se souvient s’être rendu souvent aux Incurables avec ses collègues les Drs Grenier, Dubé, Jarry, Verschelden et Vidal : « Nous n’avions au départ que 35 lits à notre disposition [371 à la fin] à l’Hospice du Boulevard Décarie [autre façon de nommer l’institution des Incurables] pour hospitaliser une armée de tuberculeux à nos portes, avec le résultat que ceux-ci retournaient à leurs foyers pour nous ramener en un an ou deux toute leur famille contaminée. »

De plus, le fait que cette condition de santé était horriblement honteuse ne favorisait en rien une prophylaxie même minimale: « le pauvre tuberculeux, honteux, se cachait, les familles le cachaient, les enfants n’étaient pas traités […], poursuit le Dr Mignault. En outre, comme à cette époque plusieurs générations d’une même famille pauvre pouvaient cohabiter dans des espaces restreints, on confiait le soin des bébés et des nourrissons aux vieux grands-parents tousseurs […] dont les expectorations fourmillaient de bacilles ; ainsi donc, les générations qui descendaient dans la tombe ensemençaient de bacilles tuberculeux les berceaux naissants sous l’œil placide des mères croyant leurs enfants en sécurité. »

Puis, le 16 mars 1923, survint le malheur le plus redouté des immeubles à vocation soignante : l’Hôpital des Incurables s’embrasa de fond en comble, « une lueur grandissante rougissant le flanc ouest du mont Royal ». Mais, les 371 malades qui s’y trouvaient purent être évacués, sans que personne ne périsse ! 150 d’entre eux seront mis à l’abri dans le bâtiment demeuré intact où logeait le personnel soignant. Et les autres, relogés ici et là, en attendant la reconstruction. Car il allait bel et bien y avoir reconstruction.

Intermède de la reconstruction

Les Sœurs, poussées par un fort instinct de survie, avaient décidé de se « relever des cendres » et de reconstruire (à Cartierville cette fois), un peu comme les arbres « découronnés » par un verglas, voient immédiatement surgir de leurs branches cassées réduites en moignons, des quantités inouïes de nouvelles pousses.

À caractère presque exclusivement « palliatif » par nature, comme toutes les institutions soignantes sorties du 19e siècle, l’hospice qui ne remplissait alors qu’une mission de gîte, de couverts et de soins de base pour la personne totalement invalide, prendra alors véritablement une vocation proprement hospitalière, c’est-à-dire de plus en plus curative (reléguant aux oubliettes de l’histoire la notion d’incurable). Les soins aux tuberculeux s’en trouveront profondément transformés. Et cela non plus seulement à travers le seul prisme crachotant et passif du régime sanatorial, mais à travers l’arsenal chirurgical d’une médecine résolument moderne qui, sans être encore arrivée au Saint-Graal des premiers antibiotiques efficaces contre le bacille meurtrier offrirait néanmoins aux malades une première biomédicalisation proactive vis-à-vis de la « peste blanche ».

Ce qui fera écrire plus tard au Dr J.-E. Mignault, devenu, en plus de sa présidence du bureau médical, chef de service de l’Hôpital du Sacré-Cœur : « L’Hospice en mourant avait donné naissance à l’Hôpital ».

Désormais une médecine proprement antituberculeuse

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Source : Archives des Soeurs de la Providence
L’un des premiers bilans statistiques (d’une archive de 1932) du nouvel Hôpital du Sacré-Cœur après ses six premières années d’opération quant aux taux de mortalité par tuberculose. Vous aurez noté, dans la partie supérieure de l’archive, le nombre astronomique de jours d’hospitalisation cumulés par les tuberculeux.

Et quel Hôpital ! Car c’est à ce moment-là que « l’œuvre prend[ra] vraiment son caractère scientifique ». Une armée de chirurgiens thoraciques, comptant même le célèbre Dr Norman Bethune à sa proue en 1934, réussira à faire chuter en 6 ans, de 1926 à 1931, avec leurs nouvelles techniques, le taux de mortalité par tuberculose à l’Hôpital du Sacré-Cœur de 50 % à 15 % !

Même en pleine crise économique et adoubée maintenant d’un très fort contingent de tuberculeux (500 lits), l’institution ajoutera en 1931 un imposant service d’orthopédie (300 lits) longtemps appelé « le service aux infirmes ».

À l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, se tiendra à l’Hôpital du Sacré-Cœur même un important colloque, emblématique des nouvelles techniques chirurgicales utilisées pour le traitement des tuberculeux. Inlassable, le Dr Mignault exposera à ses collègues comment l’institution du boulevard Gouin tire son épingle du jeu à l’heure d’une médecine antituberculeuse de plus en plus scientifique.

Même si « la base du traitement classique reste la cure de silence et de repos au lit, cure surveillée et disciplinée ; l’air chimiquement et bactériologiquement pur et une nourriture saine et abondante (la « cure sanatoriale » développée par Brehmer en Allemagne), les approches chirurgicales ont gagné énormément de terrain », explique le médecin-chef. Car « malgré cette cure sanatoriale, un grand nombre de malades ne s’améliorent pas et perdent constamment du terrain; des cavités se forment dans leurs poumons. Dans ces cas, la chirurgie réussit de véritables cures. Nous entendons par chirurgie pulmonaire certaines opérations ayant pour but l’immobilité du poumon malade, l’enlèvement des côtes (thoracoplastie), la section et l’arrachement du nerf phrénique (phrénicectomie), et l’insufflation de gaz dans la cavité pleurale (pneumothorax). Le résultat apparaît dans l’oblitération des cavernes et la cicatrisation des lésions, parfois inespérée. »

Une fenêtre sur une médecine proprement antituberculeuse s’était donc ouverte sur l’un des pires agents infectieux de l’Histoire, avec renfort ajouté dès les années 1950, par les premiers médicaments antibiotiques en provenance notamment des États-Unis (telle la streptomycine, découverte par le Pr Selman Waksman, Nobel de médecine en 1952), lesquels seraient d’ailleurs testés à Sacré-Cœur.

De même un dispensaire exclusivement antituberculeux allait assurer, à partir du milieu des années 1930, un suivi et une prophylaxie déterminante hors les murs hospitaliers pour le traitement précoce des malades, mieux : une prévention efficace des contagions de proche en proche. Résultat de tous ces intrants : en 1959, pour la première fois à Sacré-Cœur, le taux de mortalité descendrait à 5 %. En 1967, les derniers tuberculeux quittaient l’hôpital, qui ne se vide pas pour autant. À partir de 1955, l’institution avait amorcé son virage vers une vocation hospitalière plus générale et, « baby-boom » oblige, les lits alors consacrés aux accouchements de plus en plus nombreux avaient remplacé les couches anciennes des tuberculeux.

Pour en savoir plus

Les archives citées proviennent toutes du Centre d’archives des Sœurs de la Providence, sis au 12 055, rue Grenet à Montréal.

Un chaleureux merci à Madame Marie-Claude Béland, l’archiviste de cette congrégation, pour son soutien de tous les instants. Et un joyeux anniversaire à tous et à toutes, et spécialement aux fondatrices, les Sœurs de la Providence, puisque l’Hôpital du Sacré-Cœur, inauguré le 26 janvier 1926, fête cette année ses 90 ans.

En complément, cette vidéo de Médecins Sans Frontière qui explique la problématique de la tuberculose, une maladie malheureusement présente dans certaines parties du monde, encore de nos jours.

place_histoire_165Hinnovic croit qu’une bonne compréhension d’où nous venons nourrit nos réflexions sur où nous voulons aller.

C’est pourquoi il nous fait plaisir d’accueillir la chronique Place à l’histoire, de Luc Dupont.Luc Dupont Journaliste scientifique depuis 1984, Luc Dupont réfléchit depuis un bon moment sur le parcours de l’innovation en santé au Québec et ailleurs. Sa chronique nous permettra de revisiter notre passé pour s’en inspirer ou pour éviter de retomber dans les mêmes pièges!

Auteur : Luc Dupont
Journaliste scientifique

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