Hinnovic » Mise à l’échelle de l’innovation sociale. Comment s’y prendre ? Quels sont les risques ? – Partie 3/3

Mise à l’échelle de l’innovation sociale. Comment s’y prendre ? Quels sont les risques ? – Partie 3/3

Alors que la plupart des concepts issus de la littérature scientifique anglophone sur les innovations peuvent être efficacement traduits en français, les expressions ayant la forme « verbe + préposition » constituent parfois des casse-têtes insolubles. C’est le cas du concept de mise à l’échelle que certains traduisent par « montée en puissance » et qui renvoie à l’expression « scaling up »de l’innovation, soit aux différentes formes que peuvent prendre sa dissémination vers d’autres contextes.

Dans ce dernier billet d’une série de trois, nous offrons des repères pour distinguer les diverses stratégies de mise à l’échelle des innovations sociales et mieux saisir les risques qu’elles soulèvent.

Disséminer vers le haut, vers l’extérieur ou vers le fond

Dans un billet précédent, nous avons souligné que l’innovation sociale émerge généralement d’une logique ascendante. De ce fait, de nombreuses innovations sociales ont une portée limitée, car elles sont d’abord ancrées dans les communautés où se manifestent les problèmes sociaux qu’elles tentent de résoudre. Toutefois, la pression exercée à leur endroit pour développer leurs activités à plus large échelle ne cesse d’augmenter. À la fois pour de bonnes et de moins bonnes raisons.

Même si elle demeure encore fragmentaire, la littérature scientifique sur la mise à l’échelle de l’innovation sociale a progressé ces dernières années (Moore et al., 2015). La mise à l’échelle se définit comme étant la pratique consistant à augmenter l’impact produit par une organisation à vocation sociale pour « mieux correspondre à l’ampleur du besoin social ou du problème qu’elle cherche à résoudre » (Smith et Stevens, 2010). Cette littérature nous invite à considérer les buts et les stratégies qui peuvent être poursuivis par les entrepreneurs sociaux.

L’un des enjeux est de savoir s’il faut s’engager dans une forme de « scaling up », de « scaling out » ou de « scaling deep » (Moore et al., 2015). Comme l’indique le tableau ci-dessous, ces formes de mises à l’échelle diffèrent et les mécanismes qui les rendent possibles varient en conséquence.

Le processus de mise à l’échelle peut s’avérer délicat, car la force des innovateurs sociaux découle précisément de leur lien étroit avec le contexte local, ses acteurs et ses dynamiques, et de leur connaissance pratique de la nature et de l’ampleur des problèmes sociaux à résoudre. Les entrepreneurs sociaux peuvent choisir de faciliter la diffusion de leurs modèles innovants de manière à ce que d’autres y participent de façon autonome ou de créer des filiales qui demeurent sous leur contrôle. Ces décisions sont susceptibles d’être influencées par les communautés dans lesquelles leurs innovations sont enchâssées.

Pour Smith et Stevens (2010), la nature et la force des liens qui relient les innovateurs aux membres de leurs réseaux (par exemple, une dépendance forte envers un partenaire) sont en effet susceptibles d’affecter commentet peut se disséminer l’innovation. Plutôt que de développer de plus grandes structures organisationnelles, la mise à l’échelle d’innovations sociales pourrait reposer sur le développement de réseaux plus larges et plus solides qui relient des initiatives complémentaires tout en restant ancrées localement.

Quel est le rôle des politiques publiques?

En raison des changements systémiques que nécessite une économie basée sur les combustibles fossiles, la littérature sur l’innovation durable a montré l’importance des politiques publiques et de la finance sociale dans la mise à l’échelle des innovations (voir le premier billet de cette série qui décrit les caractéristiques de l’innovation durable et le deuxième qui porte sur le rôle de la finance sociale).

Pour Verhees et collègues (2015), l’effet conjoint des politiques et du financement « vert » est de créer des « niches protectrices » qui exercent trois fonctions cruciales:

  • protéger les innovations émergentes de la pression qu’exercent les logiques de marché actuelles (« shielding »);
  • cultiver les capacités des entreprises innovantes en soutenant la circulation des connaissances et la consolidation les réseaux collaboratifs (« nurturing »);
  • outiller les processus de diffusion et d’institutionnalisation des innovations par le biais, par exemple, de réglementations environnementales, de politiques d’approvisionnement ou de création de marchés publics écoresponsables (« empowering »).

Ces niches protectrices sont temporaires : le principe est que les instruments politiques et financiers sont nécessaires lors des phases précoces de conception et de démarrage, parce les valeurs et dynamiques du marché conventionnel ne sont pas alignées avec la proposition de valeur qui est offerte par ces entreprises innovantes et avec leurs nouvelles manières de faire des affaires (Wirtz et Daiser 2018).

Par conséquent, la mise à l’échelle de solutions novatrices pour les défis du 21ièmesiècle requière non seulement des entrepreneurs bien intentionnés et des solutions à fort potentiel d’impact, mais aussi des gouvernements dotés de fortes capacités stratégiques.

Auteur : Pascale Lehoux

Professeure titulaire, Université de Montréal
Directrice de l’équipe de recherche In Fieri

RÉFÉRENCES

  • Moore, M.-L., D. Riddell and D. Vocisano (2015). Scaling out, scaling up, scaling deep: strategies of non-profits in advancing systemic social innovation. The Journal of Corporate Citizenship. (58): 67-85.
  • Smith, B.R., Stevens, C.E. (2010). Different types of social entrepreneurship: The role of geography and embeddedness on the measurement and scaling of social value. Entrepreneurship and Regional Development,22(6): 575-598.
  • Verhees, B., R. Raven, F. Kern and A. Smith (2015). The role of policy in shielding, nurturing and enabling offshore wind in The Netherlands (1973–2013). Renewable and Sustainable Energy Reviews,47: 816-829.
  • Wirtz, B., Daiser, P. (2018). Business model innovation processes: A systematic literature review.Journal of Business Models6(1): 40-58.

Un commentaire

  1. Mathieu Noël dit :

    Bonjour,

    Parler de changements systémiques va à l’encontre de ce qu’on entend souvent en développement local où, par des projets, on tente d’aider les individus à un niveau micro.

    Mathieu Noël

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