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Médication et performance professionnelle

Médication et performance professionnelle

Si le dopage sportif est une problématique sociale qui est de mieux en mieux comprise, on constate toutefois que le recours à la pharmacologie pour améliorer ses performances n’est plus restreint au milieu du sport d’excellence.

 

Améliorer la santé

La recherche médicale a toujours cherché à proposer des solutions pour améliorer le bien-être des individus en perte d’autonomie ou de santé. En place centrale dans les interventions cliniques, figure le recours aux médicaments pour compenser une affection physiologique ou soutenir le corps qui traverse un épisode de maladie. Conjointement avec l’amélioration de la salubrité et des thérapies biomédicales, l’espérance de vie a fait un formidable bond dans les pays occidentaux au siècle dernier.

 

Cette dynamique a toutefois modifié notre compréhension de la réalité humaine: d’une part, le corps est perçu de plus en plus comme un objet et, s’il est défectueux, il suffit d’utiliser un moyen artificiel pour effacer rapidement le problème de santé; d’autre part, l’individu veut, et c’est normal, être admiré dans sa performance socioprofessionnelle et, dans certains cas, s’installe une quête inassouvie de performance. Il arrive même que certains s’identifient à leurs objectifs et que la simple idée de l’échec entraîne une grande souffrance psychique. D’autres voient des symptômes physiologiques apparaître à cause du stress de performance, alors que le déséquilibre psychique peut progressivement affecter leur santé physique.

 

Dopage professionnel

20 à 30% des musiciens professionnels utiliseraient des béta-blocantsRécemment, un trompettiste québécois réputé a admis consommer des médicaments pour contrôler son stress lors des concerts. D’ailleurs, une enquête a révélé que 20 à 30% des musiciens professionnels prenaient de l’Inderal et du Propanolol (β-blocants) pourtant interdits par l’Association mondiale antidopage. L’enquête ajoutait que ces produits étaient utilisés dans les milieux universitaire et symphonique. Un médecin, spécialiste dans le traitement des artistes, expliquait qu’il prescrivait fréquemment des β-blocants, «même si le contrôle de l’anxiété n’est pas une indication officielle du médicament, [et qu’il] conseille de consulter un psychologue

 

Par ailleurs, une étude effectuée par une revue scientifique américaine auprès de 1427 chercheurs a démontré qu’environ 20% utilisaient régulièrement des psychostimulants (Ritalin, Modafinil, etc.) pour accroître leur concentration, sans avoir toutefois de trouble psychiatrique.

 

De plus, un drame qui ébranla la coalition canado-américaine suite à un «tir ami» en Afghanistan a démontré que les médecins militaires prescrivaient des psychostimulants et des somnifères aux pilotes de chasse pour leur permettre d’effectuer leurs missions de guerre, ce qui aurait conduit au non-respect des règles d’engagement du pilote ayant tristement tué les quatre Canadiens.

 

Dilemme clinique

Notre rapport aux médicaments et aux nouvelles biotechnologies (puces électroniques, nanotechnologies, thérapie génique, etc.) est en train de modifier à la fois la raison pour laquelle ils ont été créés, notre relation à nous-mêmes, le sens que nous accordons aux aléas de la vie, ainsi que notre discernement quant aux moyens à prendre pour améliorer notre performance professionnelle.

 

Médication pour contrer un problème ou médication de confort?Ainsi, le médecin est parfois amené à choisir entre prescrire un médicament ou refuser la demande du patient. C’est un choix appartenant plus à la réflexion éthique qu’à la déontologie. En effet, qu’est-ce qui prévaut si un patient souhaite avoir une médication qui lui permet d’accroître ses capacités de performance? À quel moment passe-t-on d’une médication pour contrer un problème de santé à une médication de confort, voire une forme de dopage?

 

Afin de clarifier le dilemme clinique, nous avons récemment proposé une adaptation de la taxonomie de McGee, Maguire et Foster. Ces auteurs ont exploré les enjeux éthiques de l’utilisation d’implants améliorant les fonctions neurophysiologiques. Ils ont déterminé trois niveaux d’interventions cliniques lorsqu’on implante des biopuces dans le cerveau de patients:

 

  1. les personnes aveugles ou sourdes recevant des prothèses sensorielles et les patients ayant des maladies neurodégénératives affectant leur motricité;

  2. les individus tétraplégiques ou hémiplégiques qui disposeront, à terme, de systèmes électro-biophysiques pour compenser leur invalidité;

  3. des biopuces stimulant les fonctions naturelles en santé pour augmenter la performance humaine.

 

Pour ces auteurs, cette catégorisation induit trois niveaux de questionnements éthiques différents, même s’ils reconnaissent qu’il sera difficile de cerner les limites de l’acceptabilité sur le plan individuel ou collectif.

 

En fait, l’amélioration des fonctions neurologiques chez une personne aveugle (premier niveau) ou une personne tétraplégique (deuxième niveau) semble justifiable pour permettre à la personne de recouvrer une part d’autonomie; dans ces cas-là, la biotechnologie apporte des solutions pour compenser des incapacités physiques ou sensorielles. Il en est de même pour les patients ayant des affections en santé mentale.

 

Par contre, le troisième niveau soulève des problèmes éthiques car l’utilisation de biopuces stimulerait alors des fonctions neurologiques saines (plutôt que de remettre en cause l’environnement de travail), ce qui s’apparenterait au dopage et conduirait peut-être à une redéfinition de la nature même de l’être humain.

 

Un implant sur le nerf vagal comme moyen d'accroître les performances sociales?Par exemple, l’implantation d’une biopuce sur le nerf vagal améliore l’humeur des patients dépressifs, ce qui en fait un outil thérapeutique nécessaire pour les patients résistants à la neuropharmacologie. Certains s’interrogent toutefois sur l’utilisation de cette technologie comme moyen d’accroître les performances sociales et professionnelles, alors que ce type de biopuces joue un rôle similaire à celui des psychostimulants. Peut-on imaginer une personne en santé qui se ferait poser cet outil biotechnologique et améliorerait ainsi sa capacité de travail ou sa bonne humeur de manière artificielle ? Il serait peut-être plus heureux, mais est-ce une perspective intéressante pour le devenir de l’être humain?

 

La question est donc d’essayer, dans le respect de chaque personne impliquée, de déterminer quand s’arrête la thérapie et où commence le dopage professionnel qui, à terme, pourrait poser des problèmes similaires à ceux observés dans le sport d’excellence.

 

Auteur : Joël Monzée
Directeur de l’Institut du développement de l’enfant et de la famille
Professeur associé, Département de pédiatrie de l’Université de Sherbrooke
Chercheur, Laboratoire Santé, éducation et situation de handicap de l’université de Montpellier

 

RÉFÉRENCES

  • E. M. McGee et G. Q. Maguire, “Implantable brain chips: ethical and policy issues”, Medical ethics, vol. 8, no 1-2, 2001;

  • K. R. Foster, “Enginering the brain”, dans J. Illes (dir.), Neuroethics: Defining the issues in theory, practice and policy, Oxford, Oxford University Press, 2005, p. 185-199;

  • E. M. McGee et G. Q. Maguire, “Becoming Borg to Become Immortal: Regulating Brain Implant Technologies”, Cambridge Quarterly of Healthcare Ethics, vol. 16, no 3, 2007, p. 291-302;

  • J. Monzée, Médicaments et performance humaine : thérapie ou dopage?, Montréal, Éditions Liber, 2010.

 

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