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Bas! Un documentaire qui ouvre la voie à une innovation culturelle : valoriser les femmes en Inde (et ailleurs!)

Bas!À quand remonte la dernière fois où vous avez vu un film qui vous a laissé avec l’impression durable que ce dont notre monde avait réellement besoin était des innovations culturelles, bien plus que des nouvelles technologies rutilantes? C’est exactement ce que j’ai ressenti lorsque j’ai quitté la salle où était projeté Bas! Au-delà du Red Light.

 

Ce documentaire, soutenu par l’Agence canadienne de développement international et d’autres partenaires, montre comment la Rescue Foundation située à Mumbai, en Inde, sauve, réhabilite et rapatrie des jeunes filles qui ont été vendues à des réseaux de prostitution.

 

Le documentaire nous en dit juste assez sur la manière dont le trafic est organisé, comment ces jeunes filles sont manipulées et comment les trafiquants et les femmes qui gèrent les bordels coopèrent. Selon la Rescue Foundation, une népalaise de 14 ou 15 ans peut être vendue à un bordel de la région de Mumbai pour 150 000 roupies (environ 3600$CDN). Le documentaire explique également comment ces jeunes filles se font convaincre qu’elles resteront jusqu’à leur mort dans un bordel. L’argument utilisé est que leur âme et leur corps ont été souillés pour toujours et que revenir à la maison ne ramènerait que de la honte à leurs parents et à leurs proches.

 

La guérison par la danceCe que le documentaire réussi toutefois à démontrer de façon splendide grâce à Wendy Champagne, sa réalisatrice et productrice, est qu’une autre histoire peut être racontée. Et je serais tentée d’ajouter qu’une autre histoire doit être racontée pour que ces jeunes femmes puissent envisager un avenir meilleur. Wendy Champagne a passé beaucoup de temps à observer et filmer comment Nancy Leduc, une chorégraphe canadienne, amène graduellement l’âme et le corps de ces femmes à resplendir à nouveau. La danse devient ici le médium par lequel ces jeunes femmes apprennent à communiquer leurs sentiments, établir de nouveaux liens avec leurs pairs et tracer des frontières personnelles afin de contrer des abus potentiels. Voir se dérouler devant nos yeux un tel processus permettant de regagner un sentiment de contrôle sur sa vie est magnifique, même si l’on perçoit bien qu’il demeure fragile et lourd de souvenirs douloureux.

 

Un sentiment grandissant d’inconfort m’a cependant habitée, constatant au fil du documentaire que le mariage représente pour la plupart de ces femmes la principale sinon la seule porte de sortie. Un jour ou l’autre, elles doivent bien quitter la Rescue Foundation et reprendre une vie « normale. » Wendy Champagne et Denis McCready, producteur, étaient tous deux présents à la fin de la projection pour discuter avec l’audience. C’est à ce moment que j’ai compris que plusieurs des hommes qui marient ces jeunes femmes viennent de régions de l’Inde où prédomine un déséquilibre important des genres. Évidemment, j’ai spontanément fait des liens avec des technologies médicales telles que l’échographie et autres tests prénataux qui facilitent, dans les pays où la valeur des femmes est considérée moindre, l’élimination sélective des fœtus féminins.

 

Débalancement du ratio des sexesSelon une étude ayant examiné le ratio des sexes à la naissance à partir de dossiers hospitaliers, il y aurait environ 44 millions de « femmes manquantes » en Inde (Sahni et collègues, 2008). Ses auteurs suggèrent que la négligence envers les filles (par exemple, ne pas rechercher des soins médicaux à temps), l’infanticide et l’élimination des fœtus féminins seraient en cause. Cette étude a examiné l’évolution du ratio des sexes sur une période de 110 ans et a trouvé une chute importante coïncidant avec la venue de l’échographie au début des années 1980 (892 filles pour 1000 garçons). Le ratio a encore chuté en 1995 (855). En 1996, une loi bannissant la détermination anténatale du sexe et l’avortement sélectif a été implantée en Inde. Sahni et ses collègues observent toutefois que cette loi n’a pas vraiment eu d’impact puisque que le ratio en 2005 (865) ne différait que très peu de celui observé pour la décennie précédente.

 

Bien que cette étude se basait uniquement sur les dossiers hospitaliers (une limite importante compte tenu que le deux tiers des accouchements se déroule hors des institutions médicales), les auteurs ont constaté que le préjudice envers le genre féminin existe peu importe la religion, la caste et le statut socio-économique, même s’il est plus prévalent parmi les classes moyennes que les classes démunies. Cette derrière observation est compatible avec les données de recensement examinées par George (2006)Débalancement du ratio des sexes plus grand en zone urbaine qui souligne que les personnes plus prospères et/ou plus éduquées utilisent les technologies prénatales afin d’éliminer « efficacement » les filles et que le déclin du ratio des sexes est plus important dans les villes que dans les régions rurales car l’accès aux services médicaux y est plus grand.

 

Revenons maintenant à notre documentaire. Un film comme Bas! permet clairement de conscientiser la population et peut guider des stratégies de prévention afin de réduire le trafic et la prostitution des jeunes filles. Cependant, force est d’admettre que de telles pratiques culturelles possèdent de larges ramifications, incluant ce que l’on perçoit couramment comme étant des « avancées » technologiques.

 

Voilà une des raisons pour laquelle je crois qu’une autre histoire doit être racontée au sujet des femmes qui survivent à cette épreuve. Elles devraient être valorisées pour ce qu’elles sont : des preuves vivantes que la résilience humaine peut être nourrie. Ce qu’elles ont vécu les rend différentes; elles connaissent mieux certaines des limites de leur pays et savent que les préjudices sociaux doivent être déboulonnés, et non renforcés par les technologies médicales. Peut-être uniquement des hommes éclairés et respectueux de ce qu’elles ont vécu devraient pouvoir prétendre à les marier? Ou peut-être ces femmes devraient pouvoir aspirer à vivre un célibat libre et sans contraintes? L’histoire racontée à leur sujet devrait néanmoins souligner que les innovations culturelles —parfois bien au-delà des percées technologiques— sont parmi les meilleures inventions du monde.

 

La bande-annonce du film est disponible ici :
Bas! Au-delà du Red Light – bande-annonce

 

Auteure : Pascale Lehoux, Ph.D.

 

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