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La médecine militaire : un contexte particulier qui permet de faire avancer la réflexion éthique au sein de la profession médicale

La médecine militaire : un contexte particulier qui permet de faire avancer la réflexion éthique au sein de la profession médicaleLa médecine militaire met en relief différentes dimensions des conflits éthiques que rencontrent les médecins lors d’actions militaires, humanitaires, au sein de l’institution et en rapport avec les patients. En effet, le médecin en contexte militaire doit composer avec la nécessité militaire tout en respectant son code d’éthique professionnel qui accorde la primauté à l’intérêt du patient. Il doit donc tenir compte à la fois de la réalité du terrain, des lois humanitaires internationales, de son code d’éthique professionnel et des règles de l’armée.

 

 

En ce sens, la médecine militaire constitue un champ d’étude propice à l’exploration de la réflexion éthique en médecine tant au niveau pratique (comment les médecins prennent leur décision éthique) que théorique (définition et analyse des conflits potentiels).

 

Vietnam : les médecins offrent des soins de santé à la populationLe rôle des médecins dans la guerre a évolué de la prévention des épidémies à la guérison avec la découverte de la pénicilline durant la Deuxième Guerre mondiale. Lors de la guerre au Vietnam, l’armée américaine, dans une stratégie pour « gagner les cœurs et les esprits », a fait intervenir les médecins dans les villages pour offrir des soins de santé à la population. Les médecins étaient en majorité des civils qui prêtaient main-forte à l’armée de façon ponctuelle. Aujourd’hui, au sein de plusieurs armées, dont celle du Canada, des médecins deviennent membres des forces armées et assurent les soins de santé des troupes. Des médecins civils se joignent à des opérations militaires temporairement afin d’appuyer l’équipe médicale mais aussi pour mieux connaître les avancées techniques en matière de soins dans leur domaine. Selon les règles d’engagement, les médecins militaires peuvent fournir, ou non, certains services de santé à la population locale. La nature de la guerre a également beaucoup changé au cours des 50 dernières années, passant de conflits entre des États à des guerres internes ou sous-régionales. Alors que la plupart des victimes de la guerre étaient des soldats, depuis la fin de la guerre froide, on estime que 90 % des blessés et victimes de la guerre sont des civils (Iacopino et Waldman 1999; Sidel et Levy, 2003).

 

Dans un contexte où les frontières entre les opérations militaires, humanitaires et diplomatiques sont plus diffuses, il devient parfois difficile de préciser les rôles des différents intervenants. C’est le cas pour les médecins militaires qui peuvent ressentir des tensions éthiques du fait que, dans le cadre d’un conflit, ils sont à la fois des soignants, des membres d’une force de combat et des citoyens d’un pays donné. Comme c’est le cas aussi dans la vie civile, l’action du médecin peut ainsi avoir des visées thérapeutiques, mais également sociales et politiques.

 

Selon Annas (2008), au cours des récentes guerres en Afghanistan et en Irak, les médecins militaires américains auraient fait face à trois défis éthiques majeurs : aider aux interrogatoires de suspects terroristes, participer à l’alimentation forcée des prisonniers en grève de la faim et certifier la capacité de retour au combat de soldats pour qu’ils soient redéployés en Irak ou en Afghanistan.

 

La pression pour mener à bien la mission militaireDans la littérature, principalement américaine, sur le sujet, les dilemmes vécus par les médecins militaires sont souvent présentés comme étant le résultat de pressions réelles ou perçues, provenant de l’institution militaire pour mener à bien la mission militaire. C’est comme si les médecins militaires étaient victimes de pressions et de contradictions impossibles à gérer, car ils se trouveraient éloignés du cœur de l’éthique nord-américaine, soit l’intérêt du patient. Les dilemmes potentiels sont ainsi enfermés dans une dynamique de confrontation entre le bien-être du patient et le bien-être collectif (des troupes et de la mission). En découleraient des problèmes éthiques reliés aux procédures de triage, à la confidentialité, au consentement éclairé, à l’administration de vaccins expérimentaux, à la participation au développement d’armes biologiques, bref, à la prise de décision en faveur de la force de combat (la nécessité militaire) plutôt qu’en faveur du patient. En fait, on en vient à dire que la force d’influence exercée par l’institution rendrait impossible le jugement éthique des médecins militaires (Sidel et Levy, 2003).

 

Pourtant la complexité de la problématique éthique d’un médecin n’est pas propre aux médecins militaires. Tout médecin est en relation avec un patient, mais aussi avec une institution et une société. Réduire son rôle et sa responsabilité à la dynamique avec le patient ne tient pas compte de toute la réalité professionnelle médicale d’aujourd’hui. D’autant plus que, dans le contexte militaire, le patient est un soldat combattant et accepte, en devenant membre des forces armées, de reléguer certains de ses droits et de son autonomie à l’institution militaire.

 

En constatant les dilemmes potentiels que peuvent rencontrer les médecins militaires, nous pouvons nous demander s’il est acceptable, d’un point de vue éthique, d’imposer un choix entre le bien-être collectif et celui du patient aux professionnels de la santé. Par ses caractéristiques particulières, la médecine militaire nous force ainsi à reconnaître et même à admettre la nature systémique du conflit éthique. La société dans son ensemble, les institutions desquelles relève le médecin, tout comme sa propre conception de sa profession, ainsi que l’intérêt du patient, sont autant de facteurs qui jouent et s’entrecroisent pour définir les choix éthiques dans un contexte donné. Le fait de reconnaître cette dynamique plurielle pourrait contribuer à faire avancer la réflexion éthique pour tous les professionnels de la santé, quel que soit leur contexte de travail. C’est d’ailleurs le but que s’est fixé le Groupe de recherche sur l’éthique de la médecine militaire (EMMRG) à travers sa recherche sur l’éthique professionnelle et les conflits de rôles chez les professionnels de la santé travaillant dans un contexte militaire.

Auteure : Christiane Rochon
Candidate au Ph.D.
Sciences humaines appliquées, option bioéthique
Université de Montréal

 

RÉFÉRENCES

  • Iacopino, V., Waldman R.J. (1999). War and Health: From Solferino to Kosovo-The Evolving Role of Physicians, JAMA; 282: 479-481.

  • Annas, G. J. (2008). Military Medical Ethics: Physicians First, Last, Always, New England Journal of Medicine, 359(11) : 1087-1090.

  • Sidel, V.W, Levy, B.S. (2003). War Terrorism and Public Health. Journal of Law, Medicine and Ethics, 31 : 516-523.

 

Un commentaire

  1. […] Rochon published the following article “La médecine militaire : un contexte particulier qui permet de faire avancer la réflexion éthique …” in the Hinnovic.org blog, as part of a special issue on Military medicine and civil health. […]

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