L’éthique en pratique
Points de vue sur l’utilisation des tests biologiques en santé du travail
Certains travailleurs, dans le cadre de leurs activités professionnelles, sont exposés à des produits potentiellement néfastes pour leur santé. Afin de mieux comprendre le lien entre les expositions à ces produits et ses conséquences, des indicateurs biologiques (bioindicateurs) peuvent être utilisés.
Ils consistent à mesurer dans le sang, l’urine ou l’air expiré, dans un premier cas, un produit auquel les travailleurs sont exposés ou encore, dans un deuxième cas, des sous-produits résultant de la transformation de ce produit dans leur organisme. Par exemple, une mesure de plomb sanguin (plombémie) informe du niveau d’exposition d’un travailleur au plomb. Bien que, dans le contexte actuel de la santé du travail, les bioindicateurs d’exposition soient les plus utilisés, d’autres bioindicateurs permettent de mettre en évidence d’une part, certaines modifications fonctionnelles non apparentes précédant un effet délétère sur l’organisme et, d’autre part, des caractéristiques génétiques qui pourraient être reliées à un risque plus élevé de développer une maladie résultant d’une exposition à des substances chimiques.
L’utilisation des bioindicateurs dans le milieu de travail : Qu’en pensent les gens concernés?
D’emblée, parce qu’il s’agit de tests biologiques, on se doit de rappeler certaines balises, tant légales qu’éthiques, à l’utilisation des bioindicateurs. Qu’on pense, entre autres, à la nécessité d’obtenir un consentement libre et éclairé des travailleurs à subir les tests ou encore à s’assurer que ces tests ne soient pas préjudiciables pour ceux-ci. Toutefois, au-delà de ces balises, somme toute attribuables à la plupart des tests biologiques, force est de constater que les aspects éthiques de tests administrés dans le cadre de la santé du travail sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît.
En effet, grâce à des entrevues, travailleurs, professionnels de la santé, syndicats et employeurs, ont pu s’exprimer sur divers enjeux à saveur éthique rencontrés en milieu de travail lors de l’utilisation des bioindicateurs. L’analyse de leurs propos nous a permis de mieux comprendre comment ils « vivent » l’éthique au quotidien.
La complexité des aspects éthiques au quotidien
Sans remettre en question l’utilisation des bioindicateurs, les groupes interrogés ont soulevé plusieurs aspects sur lesquels une éthique de la santé du travail devrait s’attarder. Nous n’en présentons ici que deux des aspects principaux. En premier lieu, l’échange d’information en milieu de travail est source de tensions et d’enjeux éthiques : comment, par exemple, expliquer aux travailleurs les caractéristiques d’un test qui fournira peu d’information individuelle mais qui, au niveau collectif, pourra fournir un portrait pertinent d’une situation d’exposition en entreprise? Jusqu’où doit-on informer les travailleurs des conséquences, même peu probables, de subir un test biologique? De quelle façon peut-on s’assurer que les travailleurs comprennent bien les informations?
Est-ce que le fait qu’un test fasse partie de la « routine » de l’entreprise pourrait entraîner un relâchement des exigences liées au consentement? Et si le consentement est implicite, est-ce nécessairement une mauvaise chose? De même, le suivi des tests biologiques a, lui aussi, soulevé plusieurs interrogations. En fait, les répercussions de ces tests sur les travailleurs peuvent être nombreuses et toucher plusieurs aspects de leur vie. Alors que certaines de ces répercussions seraient « prévisibles », qu’on pense à l’anxiété engendrée par l’attente d’un résultat, d’autres le seraient beaucoup moins : l’étiquetage de travailleurs, leur relocalisation au sein de l’entreprise, leur indemnisation ou encore leur assurabilité compromise (assurance-vie, assurance hypothécaire), etc.
Ainsi, l’éthique, loin d’être confinée à la seule éthique clinique (en milieu hospitalier par exemple), occupe une place centrale en santé du travail. En effet, parce que les acteurs impliqués se construisent leurs propres interprétations de l’utilité des bioindicateurs, des actions bienfaisantes, des répercussions négatives, du suivi adéquat et parce que ces interprétations ne convergent pas toujours vers une zone commune, l’éthique, en tant que lieu d’échanges d’opinions et de perspectives, amène certainement un éclairage essentiel aux activités de prévention des maladies professionnelles

| Basé sur : | Caux C, Roy DJ, Guilbert L. et Viau C. Anticipating ethical aspects of the use of biomarkers in the workplace |
| Auteur : | Chantal Caux, Ph.D., Professeure adjointe, Faculté des sciences infirmières, UdeM |
RÉFÉRENCES
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Caux C, Roy DJ, Guilbert L. et Viau C. Anticipating ethical aspects of the use of biomarkers in the workplace : a tool for stakeholders. Social Science and Medicine 65(2):344-54.
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