À propos de L’industrie du ruban rose : réflexions sur l’usage commercial de la maladie, la solidarité et la recherche
Parfois, je me trouve chanceuse : ayant eu un garçon, j’ai été épargnée par les vagues de rose Barbie, Princesse ou bonbon qui déferlent presque inévitablement dans les familles de filles, à un moment ou un autre de leur enfance! Ma réaction aux premières images du film de Léa Pool, L’industrie du ruban rose, a donc été: «Oh boy! Tout ce rose! C’est pas possible!»
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ARRÊT SUR IMAGE Des produits roses s’empilent à l’écran, à grande vitesse : du papier hygiénique, des armes à feu, des cosmétiques, des voitures, des barils de poulet frit, des yogourts,… |
La variété de produits portant les couleurs du cancer du sein est proprement stupéfiante. Elle illustre l’ampleur de la commercialisation de produits «roses», vendus et achetés pour une bonne cause, celle de la lutte au cancer du sein. Il est difficile de ne pas voir dans cette commercialisation rose une «occasion d’affaire» plutôt qu’un engagement sérieux dans la lutte contre la maladie. Comme le notent avec à propos les signataires du site de Breast Cancer Action de Montréal : ce sont les consommateurs qui donnent à la cause, touchés par le marketing des entreprises, lesquelles utilisent le cancer du sein pour mousser leurs ventes. Quel est réellement l’engagement de ces entreprises?
En dessous de cette mise en circulation de produits roses, il y a également les stratégies de marketing des organisations qui amassent des fonds, notamment pour la recherche sur le cancer du sein. Parfois, ces stratégies passent par la formation d’alliances surprenantes avec des chaînes de fast food par exemple ou bien avec des entreprises qui produisent à la fois des médicaments contre le cancer du sein et des pesticides reconnus cancérogènes. Parfois encore, des entreprises engagées dans la collecte de fonds commercialisent des cosmétiques – destinés à qui, pensez-vous? – contenant des ingrédients dont l’innocuité pour le système endocrinien serait incertaine. Tous les moyens sont-ils bons pour amasser des fonds pour la recherche sur le cancer du sein et pour soutenir les personnes affectées par la maladie?
Les grand-messes roses
Au-delà de la commercialisation de produits roses, le film de Léa Pool nous transporte dans l’univers des grandes marches et des marathons qui réunissent des dizaines de milliers de personnes dans le but de recueillir des fonds pour le cancer du sein. Ce mouvement rose, dont un des protagonistes est la fondation Susan G. Komen for the Cure, a même exporté son concept jusque dans des pays en développement.
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ARRÊT SUR IMAGE Une marche «rose» en Égypte, avec les pyramides en arrière-fond… et une intervenante qui demande : est-ce que le cancer du sein est vraiment une priorité de santé dans les pays en développement? |
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Grandes marches ou grand-messes? Enrobés du rose bonbon omniprésent, des événements défilent à l’écran lors desquels des «survivantes» du cancer du sein se présentent, se racontent, où l’on enjoint les participants à se tenir les mains, où règne une sorte de bonne humeur et d’«espoir» qu’on veut communicatif. Comment ne pas penser que c’est… trop, trop comme dans «too much», comme dans «tonitruant»? Comment ne pas penser qu’on veut recouvrir du voile rose quelque chose de plus sombre, plus difficile,… moins vendeur.
Des femmes atteintes d’un cancer de «grade 4», réunies dans un groupe de soutien, s’adressent à nous. Elles refusent d’embarquer dans le bateau rose, blessées par son discours, comme si être une « survivante » du cancer dépendait de leur volonté et de la force de leur foi, comme si en mourir était un échec personnel.
Pourquoi marcher?
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ARRÊT SUR IMAGE Une femme marche avec grande difficulté, dépassée par les autres participantes. Très grasse, revêtue d’un t-shirt rose, elle porte des chaussures éculées. |
La caméra s’attarde sur cette image qui contraste avec celle d’autres femmes agitant des pompons, marchant bras dessus dessous, sourire aux lèvres et pied léger. Mais que fait-elle là, cette femme, à se traîner littéralement derrière les autres? Peut-être que, comme beaucoup d’autres, elle marche pour quelqu’un qu’elle connaît… ou qu’elle a connu.
L’efficacité de ces marches repose probablement sur la volonté, partagée largement, de faire quelque chose contre le cancer du sein qui touche tellement de femmes. Participer est un signe concret de solidarité et de soutien donné aux femmes atteintes par la maladie. Tout n’est pas noir dans tout ce rose.
Cependant, est-ce qu’amasser des fonds est la principale action à poser pour lutter efficacement contre le cancer du sein? Toute cette énergie est-elle canalisée de la meilleure façon?
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Où mène la recherche?
Depuis les années 1940, le risque pour une femme d’avoir un cancer du sein au cours de sa vie est passé de 1 sur 22 à 1 sur 9 au Canada (1 sur 7 aux Etats-Unis). L’incidence de ce cancer s’est heureusement stabilisée en 1999. Les fonds amassés par le mouvement rose sont destinés à des programmes de soutien à toutes ces femmes, à des programmes de dépistage et de sensibilisation au dépistage précoce. Une grande part des fonds va également à la recherche. La mortalité due au cancer du sein a reculé de 35% au Canada depuis 1986 grâce à l’amélioration du dépistage et des traitements.
Malgré ces gains, plusieurs, dont Samantha King, professeure à l’Université Queen et auteure du livre à l’origine du film de Léa Pool, ont soulevé des questions sur les résultats de la recherche qui engloutit des sommes faramineuses, sur ses orientations, sur la coordination des efforts de recherche à travers le monde. Depuis plus de 20 ans, des organismes comme Breast Cancer Action réclament quant à eux des recherches sur les causes de la maladie, posant des questions sur les politiques environnementales et de contrôle des produits chimiques utilisés dans les cosmétiques, dans l’agriculture, etc.
Une très petite portion des fonds de recherche est consacrée aux causes non génétiques du cancer, au lien environnement/cancer (l’«environnement» inclut tous les facteurs non génétiques). La difficulté de mener de telles recherches expliquerait en partie la situation. Cependant, depuis quelques années au Canada, des programmes sont mis en place pour favoriser les recherches sur les causes non génétiques du cancer. Aux Etats-Unis, la très imposante fondation Susan G. Komen for the Cure a commandé à l’Institute of Medicine une revue des études publiées jusqu’ici sur le lien environnement/cancer du sein. Dans son rapport déposé en décembre 2011, l’institut apporte de l’eau au moulin des défenseurs d’une recherche axée sur les causes.
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“Some environmental agents are at least biologically plausible hazards—that is, scientists can see a clear mechanism in animals by which the agents might cause breast cancer—but studies to assess the risk in humans are lacking or inadequate. One example is the chemical bisphenol A, or BPA, widely used in plastic containers and food packaging.” (IoM, 2011, p. 2) |
Mais l’Institute of Medicine note également l’importance d’explorer l’interaction entre l’âge, la génétique et l’exposition à des facteurs de risques environnementaux. Les changements au cours de la vie des femmes et les moments de l’exposition à des facteurs de risques environnementaux devraient être pris en considération dans la recherche sur le développement du cancer du sein.
La complexité de cette recherche et le temps qu’elle prendra nous place collectivement devant peu de possibilités: amasser des fonds pour la recherche, mais aussi demander l’application au plus vite du principe de précaution à l’égard de l’utilisation des produits affectant le système endocrinien (notamment dans les cosmétiques). D’une façon ou d’une autre, il semble qu’il faudra continuer à marcher…
| Auteure : | Geneviève Daudelin, Ph.D. Hinnovic.org |
RÉFÉRENCES
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Breast Cancer Action: www.bcaction.org, page consultée le 24 février 2012.
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Breast Cancer Action Montreal / Action Cancer du sein Montréal: www.bcam.qc.ca, page consultée le 24 février 2012.
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Fondation canadienne du cancer du sein, www.cbcf.org, page consultée le 24 février 2012.
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Fondation du cancer du sein du Québec, www.rubanrose.org, page consultée le 23 février 2012.
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Fondation Susan G. Komen for the Cure: www.komen.org page consultée le 24 février 2012.
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Institute of Medicine of the National Academies, 2011. Breast Cancer and the Environment A Life Course Approach. Report brief, December 2011, 4 pages.
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King, Samantha, 2008. Pink Ribbon Inc. : Breast Cancer and the Politics or Philanthropy. University of Minnesota Press.
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Pool, Léa, 2011. L’industrie du ruban rose/Pink Ribbon Inc. Produit par l’Office national du film du Canada.
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Société canadienne du cancer: www.cancer.ca, page consultée le 23 février 2012.
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Société de recherche sur le cancer: www.src-crs.ca, page consultée le 24 février 2012.






1 - De : Philippine (2 August 2012)
Je vous remercie pour votre article intéressant. Je l’ai lu car je voulais me renseigner justement sur toutes ces techniques commercial pour vendre et moins pour vendre une cause. Je suis en train d’hésiter a m’acheter des vêtements de Zumba (je pense que vous devriez connaitre c’est la nouvelle fitness latino je vous laisse voir le site http://www.zumba.com/partyinpink ), pour un pantalon a 65 dollars 30 % reversé a Susan G. Komen. Pensez-vous que cela est-il vraiment un don utile?
2 - De : Geneviève Daudelin, Hinnovic (4 September 2012)
Bonjour Philippine
Merci pour votre commentaire.
Le cas que vous mentionnez est en effet une autre illustration des pratiques commerciales dont je traite dans mon texte. Il revient à chacune de décider d’acheter ou non les produits dont on fait ainsi la promotion. Pour nous aider à décider de façon un peu plus éclairée, on peut au moins se demander: 1) si les produits en question présentent eux-mêmes des risques avérés pour la santé et 2) si la compagnie fait la promotion de tels produits…