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Homo Demens ‘Alzheimer’ : les tout débuts

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‘Frau’ Auguste Deter (1850-1906) : toute première patiente du Dr Aloïs Alzheimer

Homo demens ‘Alzheimer’ : quand la maladie faisait ses premiers pas

L’Occasion : Les 37e Rencontres des psychiatres du sud-ouest de l’Allemagne, qui se tiennent cette année-là – en 1906, les 3 et 4 novembre – à Tübingen, petite cité universitaire.

L’Évènement : un psychiatre et histopathologiste présente, le 3 novembre, devant une assemblée de 88 de ses collègues médecins et chercheurs (parmi lesquels Carl Gustav Jung venu de l’Hôpital zurichois de Burghölzli), une allocution dont le titre allemand est « Über eine eigenartige Ekrankung der Hirnrinde », qui correspond à : « Une maladie très particulière du cortex cérébral ».

La patiente impliquée : Madame (‘Frau’) Auguste Deter, morte en 1906 à 55 ans et 11 mois, à l’Institution municipale pour malades mentaux et épileptiques de Frankfurt (sur Main), l’hôpital où elle était entrée en 1901, 4 ans et demi plus tôt, pour ne plus jamais en sortir, et dont le cerveau à sa mort sera autopsié.

Le découvreur : le psychiatre et histopathologiste allemand Aloïs Alzheimer, né en 1864 et mort en 1915.

L’une des plus intéressantes suites à ces débuts historiographiques de la maladie d’Alzheimer (MA) exige que nous fassions un immense bond en avant, jusqu’en 1995… Cette année-là, Konrad et Ulrike Maurer, qui deviendront les biographes d’Aloïs Alzheimer, entreprennent « une recherche intensive pour retrouver le dossier médical de ‘Frau’ Auguste Deter, dossier considéré comme perdu depuis le début du siècle, c’est-à-dire depuis les toutes premières descriptions, en 1906, 1907 et 1909, qu’en ont faites Alzheimer et [son collègue italien] Perusini. »

Le dossier de 32 pages d’Auguste Deter est effectivement déniché le 21 décembre 1995 dans les archives mêmes du département où œuvre le biographe, psychiatre et neurologiste, Konrad Maurer, à l’Université Johann-Wolfgang-Goethe de Frankfurt. Là se trouvent effectivement des éléments clés pour l’histoire de la MA : des images fabuleuses d’échantillons du cerveau de ‘Frau’ Deter, issues de vues microscopiques; et, par-dessus tout, les notes prises par Alzheimer lui-même écrites à la main lors de l’arrivée à l’hôpital de la patiente, une malade dont le comportement apparaît si « étonnant » que le psychiatre ne résiste pas à la « suivre » durant les cinq premiers jours de son admission et à consigner sous forme de verbatim les entretiens qu’il aura avec elle, dont voici un premier extrait :

« Am 26, November 1901

[Notes du Dr Alzheimer] : « Sitzt im Belt mit ratiosam Gesichtsausdruck » (Elle est assise sur son lit et présente une expression d’impuissance.) [Nous traduisons ces notes, originellement écrites en allemand, à partir d’une version anglaise – mais nous tenons à citer les protagonistes dans leur langue maternelle durant au moins quelques lignes, simplement pour le « parfum » de vérité, qui s’en dégage…]

Alzheimer : « Wie heiben Sie ? » (Quel est votre nom ?)

Auguste D. : « Auguste. »

Alzheimer : « Familienname ? » (Votre nom de famille ?)

Auguste D. : « Auguste. »

Alzheimer : « Wie heibt Ihr Mann » (Quel est le nom de votre mari ?)

Auguste D. : « Ich glaube Auguste. » (Auguste, je pense.)

[…]

Alzheimer : « Was ist das ? » (Qu’est-ce que c’est ?)

[Notes du Dr Alzheimer] : « Bleistift, Stahifeder, Portemonnaie und Schlüssel, Notizbuch, Cigarre bezelchnet sie richtig. » (Je lui montre une bourse, une clé, un porte-monnaie, un agenda, un cigare [et tous ces objets] sont nommés correctement.). « Beim Mittagessen ibt sie Blumankohl und Schweihefleisch. Gefragt, was sie esse, sagt sie Spinat. » (Au dîner, elle mange des choux-fleurs et du porc. Interrogée sur ce qu’elle mange, elle répond « épinards ».)

La présentation de ce fascinant cas de démence, fait par Alzheimer lui-même en 1906 à Tübingen (lors de la 37e Rencontre des psychiatres du Sud-Ouest), sept mois après le décès de la célèbre patiente, est considérée, aujourd’hui, comme étant le « premier » d’une infinie liste de cas semblables s’étant présentés tout au long du 20e siècle (bien qu’il se soit vraisemblablement trouvé à d’autres époques de l’Histoire, de nombreux cas de MA demeurés sans description ni classement officiel). C’est du moins le premier cas d’un type de démence non encore documenté, démence qui acquiert dès 1910 ce nom d’Alzheimer, donc très peu de temps après sa découverte. Nous verrons plus loin les circonstances ayant mené à cette désignation précoce.

Ceci étant, et malgré des failles tout à fait normales dans les informations déjà acquises quant à l’univers complexe des maladies mentales, les scientifiques n’en sont pas pour autant au b.a.-ba des connaissances sur le cerveau. Car la dernière partie du 19e siècle a été féconde en découvertes. « Au cours des années 1870, l’étude des lésions ou celle des stimulations ciblées de régions spécifiques du cerveau a conduit les chercheurs au concept de localisation corticale; et même plus : plusieurs de nos facultés mentales supérieures ont été circonscrites dans des régions spécifiques du cerveau, écrit en 2006, à l’occasion des 100 ans de la MA, le neuroscientifique de l’Université de Vienne, Ralf Dahm. Dans les années 1880, les neurones seront graduellement pressentis comme devant être les unités fondatrices du système nerveux (doctrine neuronale), et leur morphologie, élucidée. Dans cette foulée, les dendrites et les axones sont identifiés et baptisés comme tels, et les synapses furent également pressenties comme pouvant être les points de contact entre les neurones. […] Et graduellement les chercheurs scientifiques ont pris le parti de repérer les causes proprement anatomiques, particulièrement dans le cas des blessures infligées au cerveau, en mesure d’expliquer les désordres mentaux. » (C’est nous qui soulignons)

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Alzheimer en 1884 – Photo tirée du livre Alzheimer : vie d’un médecin, histoire d’une maladie

C’est dans ce contexte, à la fin des années 1880, que le jeune Aloïs Alzheimer poursuit ses études de médecine, d’abord à Berlin, ensuite à Tübingen et à Wurzburg. Sur son chemin se présentent de nombreuses influences, porteuses de champs de spécialisation naissants qui forment le jeune homme autant que l’Université même. Par exemple, ce sera à Würzburg qu’Alzheimer développera des habiletés en microscopie anatomique par l’intermédiaire du docteur Albert von Kolliker, un des pionniers de cette dernière qui s’avérera déterminante dans le « coffre à outils » du futur découvreur. C’est justement cette habileté qui entraînera sa première embauche, à Frankfurt , à l’Institution municipale pour malades mentaux et épileptiques (Municipal Institution for the Mentally Ill and Epileptics), là même où il fera la rencontre d’Auguste Deter.

Lors de ses rencontres avec Auguste Deter, on l’a constaté précédemment, Alzheimer avait pris le parti de lui poser des questions très simples, poussant la précision de son examen, répétons-le, jusqu’à retranscrire questions et réponses à l’identique :

Alzheimer : « Nous sommes en quelle année? »

Auguste D. : « 1800. »

Alzheimer : « Vous sentez-vous malade? »

Auguste D. : « Deuxième mois. »

Alzheimer : « Vous connaissez le nom des patients ici ? » (Elle répond rapidement et correctement.)

[…]

Alzheimer : « De quelle couleur est la neige ? »

Auguste D. : « Blanche. »

Alzheimer : « La suie ? »

Auguste D. : « Noire. »

Alzheimer : « Le ciel ? »

Auguste D. : « Bleu. »

Alzheimer : « Les prés ? »

Auguste D. : « Verts. »

Alzheimer : « Combien de doigts avez-vous ?  »

Auguste D. : « Cinq. »

Alzheimer : « D’yeux ? »

Auguste D. : « Deux.  »

Alzheimer : « De jambes ? »

Auguste D. : « Deux. »

Alzheimer avait fait sienne une dimension cruciale dans l’esprit d’Henrich Hoffmann, le fondateur de l’hôpital qui fut son alma mater : c’est-à-dire, être sensible « à la dimension étroite entre un travail clinique privilégiant une forte proximité avec le patient, et les analyses proprement microscopiques des tissus cérébraux, [un moyen puissant] pour établir des corrélations significatives entre les symptômes psychiatriques et les données histoanatomiques issues de l’autopsie du cerveau des malades décédés », écrit-il encore.

En cette année 1906, seul dans son laboratoire de Munich où il a nouvellement emménagé, devenu maintenant l’un des proches collaborateurs du célébrissime Dr Emil Kraepelin, l’un des plus renommés psychiatres de son temps, Alois Alzheimer s’apprête à enfoncer délicatement son outil de découpe dans le cerveau nu, qu’il a devant lui sur sa table de dissection et qu’on vient de lui dépêcher spécialement de Frankfurt; c’est le cerveau de celle qu’il avait longuement interrogée en 1901, ‘Frau’ Auguste Dexter décédée le 8 avril courant, 4 ans et demi après son hospitalisation (Exitus letalis disent les disciples d’Esculape). Et il s’apprête donc à tirer des observations histopathologiques inédites sur un type de démence ou dégénérescence cérébrale non encore décrit et documenté qui seront publiées sous forme de résumés d’abord en 1906, puis en 1907 et 1909, notamment dans cette revue scientifique allemande : Allgemeine Seitschrift für Psychiatrie und Psychisch-Gerishtliche Medizin. (NDLR C’est de ce texte original que nous tirons les toutes premières observations qu’il a faites.)

« [L]e cerveau est considérablement atrophié par rapport à son volume normal» (« Die Sektion ergab ein gleichmäBig atrophisches Gehirn ohne makroskopische Herde. »), constate Alzheimer, d’abord d’un point de vue macroscopique. Puis, poursuivant l’autopsie au microscope, il prend soin de détacher du cerveau de minuscules tranches de tissu, spécialement issues du cortex. Pour l’occasion, il fait usage d’une teinture (Bielschowsky’s silver method) qui permet d’accentuer sa vision des tissus et, par le fait même, son étonnement devant ce qui se présente à lui, plusieurs fois grossi : « Voilà que je peux observer de remarquables transformations neurofibrillaires [accumulations de neurofibrilles, phénomène particulièrement délétère dans la MA] […] Puis, celles-ci se fondent en amas serrés, pour ainsi progresser jusqu’à la surface de la cellule » note-t-il dans ses carnets.

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Le microscopre d’Aloïs Alzheimer

Alzheimer repenche sa tête vers l’œillère de son microscope. Soit dit en passant, ce microscope en salle d’anatomie n’est pas innocent du tout : Alzheimer faisait partie des courants les plus avant-gardistes de la « fin 19e – début 20e siècles » qui, en matière de psychiatrie, étaient en total accord avec le fondateur de l’hôpital où il prit son envol, « celui-ci croyait fermement en une psychiatrie basée sur l’investigation scientifique et obéissait au nouveau credo voulant que les maladies mentales soient intrinsèquement des maladies du cerveau », écrit encore le neurologue Ralf Dawm. (C’est nous qui soulignons)

À ce niveau de grossissement des structures, il voit maintenant vraiment plus clair « […] Le quart, sinon le tiers de tous les neurones formant la substance du cortex cérébral affichent ces transformations. Et tellement, que de multiples neurones ont entièrement disparu. » [Ce produit métabolique s’avèrera être soit des accumulations excédentaires de protéine « tau », soit des plaques amyloïdes (encore ici des protéines accumulées, mais ici à base d’amidon : deux signes anatomo-cliniques, non pas reconnus en ce temps-là comme tels, mais qui le sont devenus aujourd’hui avec la recherche. ]

Alzheimer ajoutera encore ceci à ces notes lors de la conférence de Tübingen du 3 novembre 1906 : « Il ne fait aucun doute qu’il existe [dans les populations] davantage de maladies psychiques que ce que l’on peut retrouver aujourd’hui dans nos « textbooks ». »

La collation du patronyme du chercheur à la maladie est loin d’être étrangère à cette notion de « textbook ». Car il se trouve que le directeur du laboratoire où œuvre Alzheimer, Emil Kraepelin, que nous avons cité rapidement plus haut, est l’auteur en son temps d’un « Handbook of Psychiatry », l’équivalent de l’actuel DSM-V (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition).

Et dans les années où Alzheimer reconnaît cette démence si particulière, vue comme l’une des plus aiguës, par rapport à tout ce que l’on peut connaître comme démences à cette époque, Kraepelin, est justement à pied d’œuvre pour l’écriture de la 8e édition de son célèbre manuel. Bien au fait des travaux de son talentueux disciple, et des autres brillants histopathologistes qui l’entourent (Perusini, Bonfiglio) qui autopsieront d’autres cas semblables à celui d’Alzheimer, cela amène l’auteur à signifier dans son édition de 1910, pour la première de l’histoire, qu’il s’agit d’une « démence dite d’Alzheimer ».

N’est-ce pas aller un peu vite en affaires ? Et si Alzheimer s’était complètement fourvoyé, sur la maladie qui porte déjà son nom ? Pas du tout ! En 1998, des chercheurs (Graeber et al., 1998) découvrent à leur tour les sections de tissus encore bien conservées du cerveau d’Auguste Deter, et prouveront qu’Alzheimer avait vu juste en identifiant très justement trois des éléments-clés de la maladie : l’atrophie cérébrale, les plaques amyloïdes et les enchevêtrements de neurones qui mènent à leur disparition pure et simple. Les chercheurs-valideurs avaient aussi pu compter, pour cette vérification survenant 90 ans plus tard, sur des éléments extrêmement précieux du fameux dossier de 32 pages (découvert en 1995) de la première patiente dont les initiales – ironie du sort – collent même parfaitement avec l’acronyme anglais – AD – de la maladie.

place_histoire_165Hinnovic croit qu’une bonne compréhension d’où nous venons nourrit nos réflexions sur où nous voulons aller.

C’est pourquoi il nous fait plaisir d’accueillir la chronique Place à l’histoire, de Luc Dupont.Luc Dupont Journaliste scientifique depuis 1984, Luc Dupont réfléchit depuis un bon moment sur le parcours de l’innovation en santé au Québec et ailleurs. Sa chronique nous permettra de revisiter notre passé pour s’en inspirer ou pour éviter de retomber dans les mêmes pièges!

Auteur : Luc Dupont
Journaliste scientifique

 

RÉFÉRENCES

  • Maurer, Konrad et Maurer, Ulrike (1999). Alzheimer : vie d’un médecin, histoire d’une maladie. Paris : Michalon.
  • Maurer, K. « The history of Alois Alzheimer’s first case Auguste D. » (p. 13‑34) et
    Dahm, R. « Alois Alzheimer and the beginning of research into Alzheimer’s disease » (p. 37‑49), dans Jucker M. (2006). Alzheimer: 100 years and beyond. Verlag Berlin et New York : Springer.
  • Alzheimer A. (1907). « Über eine eigenartige Erkrankung der Hirnrinde. » Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie und Psychisch-gerichtliche Medizin. 64, 146-8.
  • Kraepelin E. (1910). Psychiatrie. Ein Lehrbuch für Studirende und ÄrtzeHandbook of Psychatry. 8e édition, Leipzig : Barth.

 

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