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Hannah Arendt, ou le courage de la pensée qui dérange

On a aimé!Le film réalisé par Margarethe von Trotta sur la philosophe politique Hannah Arendt m’a offert un plaisir d’une rare intensité. Et pour ceux d’entre vous qui savent que le film traite du procès d’Adolf Eichmann, un haut fonctionnaire responsable de la logistique de la « solution finale » du Troisième Reich, mon usage du mot « plaisir » semble sûrement incongru.

 

Or, c’est justement une incongruité entre des présomptions et une pensée rationnelle qui a donné forme à une œuvre intellectuelle aussi courageuse que controversée. Dans ce film, Hannah Arendt couvre pour le New Yorker le procès qui se déroule à Jérusalem. Là où un monstre aurait dû s’incarner, elle voit un homme médiocre. Là où la justice aurait dû lever le voile sur une âme coupable, elle voit un bureaucrate dépourvu de jugement agissant selon les fins d’une mécanique totalitaire..

 

C’est parce que la philosophe s’efforce de comprendre cette incongruité qu’elle réussit à entrevoir puis à formaliser sa thèse sur la « banalité du mal ». Les articles qu’elle publie à ce sujet dans le New Yorker déclenchent un raz-de-marée. L’idée que la Shoa relève d’une série organisée d’actions ordinaires et qu’Eichman ne soit pas forcément un monstre cruel ne cadre pas du tout avec les présomptions des survivants ni avec ceux qui ont été témoins de ces atrocités.

 

Une autre incongruité émerge alors : l’analyse de la philosophe diverge des sentiments des autres. Ne pas diaboliser cet homme semble équivaloir, aux yeux de plusieurs, à ne pas défendre le peuple juif. Faire œuvre intellectuelle semble découler d’un détachement arrogant.

 

Cette dernière critique que l’on adresse souvent aux chercheurs m’a toujours semblé relever d’un automatisme peu perspicace. Quoi d’autre qu’un profond engagement envers le monde pourrait expliquer l’émergence de thèses aussi difficiles à concevoir et à défendre?

 

Une des scènes qui m’a le plus remuée est celle où la philosophe, après s’être isolée pendant un temps des foudres du public, affronte une salle de conférence bondée. La comédienne Barbara Sukowa y incarne une Hannah Arendt galvanisée par un courage hors du commun. Elle y défend de manière remarquable une pensée qui dérange. Une pensée qui, pour reprendre les termes d’Isabelle Stengers (1993), heurte des « sentiments fermement établis » tout en réussissant à énoncer une lecture du monde qui surmonte l’épreuve de la critique par les pairs.

 

J’aime le métier universitaire qui exige autant d’engagement que de rigueur. La pensée qui dérange à laquelle nous devons aspirer collectivement n’est manifestement pas de l’ordre de la facilité. Ni pour celui qui l’énonce ni pour ceux qui l’entendent. La pensée qui dérange s’avère en revanche essentielle pour qu’une société se comprenne un peu mieux et remette en cause ses incongruités.

 

 

Auteure : Pascale Lehoux, Ph.D.
Hinnovic.org

 

RÉFÉRENCES

  • Stengers, I. (1993). L’invention des sciences modernes. Paris: Éditions La Découverte.

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