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Embryons chimères : recherche dangereuse et non éthique ?

Représentation d'une chimère dans la mythologie grecque

Représentation sous forme de sculpture d’une chimère, animal de la mythologie grecque. (400 avant J-C) – National Archaeological Museum in Florence – Crédit : mustangjoe via Flickr

La chimère, créature hybride possédant un corps de lion, une queue de serpent et une tête de chèvre sur le dos. Cette créature n’existe pas bien sûr, mais fait partie de la mythologie grecque. Le mythe est à l’origine de l’expression « poursuivre une ou des chimères » qui, selon le dictionnaire Larousse, se rapporte à un « projet séduisant, mais irréalisable. Une idée vaine qui n’est que le produit de l’imagination; une illusion ». Alors ? Quel rapport avec des embryons ? C’est en légère référence à ce « mélange » de deux ou plusieurs organismes différents que les scientifiques ont nommé un type d’embryon possédant des cellules de deux espèces différentes. Comment un embryon peut-il posséder de telles cellules  et pourquoi ?

Le rôle majeur des cellules souches pluripotentes induites

Vous connaissez peut-être les cellules souches, les médias en parlent beaucoup depuis plusieurs années. Pour faire simple, « une cellule souche est une cellule qui a la possibilité de se diviser pendant une période indéfinie et peut devenir n’importe quelle cellule du corps adulte ». Au-delà de cette définition très englobante, il faut savoir qu’il existe plusieurs types de cellules souches :

  • Les cellules souches « totipotentes » apparaissent aux tout premiers stades embryonnaires (durant seulement quelques jours). Elles peuvent donner naissance à l’ensemble des cellules d’un animal, y compris les cellules nécessaires à son développement avant la naissance, comme les cellules du placenta ou du cordon ombilical. La totipotence est une caractéristique des cellules végétales.
  • Les cellules « pluripotentes », quant à elles, peuvent générer quasiment l’ensemble des types cellulaires d’un organisme, mais ne peuvent pas devenir des cellules placentaires. Elles ne peuvent donc pas à elles seules être à l’origine d’un organisme complet, incluant le stade de développement.
  • Les cellules « multipotentes » peuvent donner naissance à plusieurs types cellulaires, mais seulement à partir d’une lignée cellulaire, c’est pour cela qu’elles sont dites « déterminées ». On les trouve chez le fœtus et en petit nombre chez l’adulte, notamment dans la moelle osseuse qui crée les cellules sanguines.
  • Finalement, les cellules « unipotentes » ne peuvent fournir qu’un seul type cellulaire et sont capables d’autorégénération. C’est le cas des cellules du cœur, du foie, de la peau. Les spermatozoïdes sont également issus de cellules unipotentes, les spermatogonies.

Voici pour les présentations. Maintenant, intéressons-nous de plus près aux cellules pluripotentes, celles qui peuvent donner naissance à quasiment l’ensemble des types cellulaires, en fait plus de 200 types. Pour la médecine, le fait d’avoir à disposition des cellules pluripotentes (aussi appelées cellules souches embryonnaires) donne la possibilité d’avoir accès à l’ensemble des types cellulaires, c’est-à-dire avant que certaines ne se spécialisent en cellules de reins, de foie ou de cœur par exemple. C’est aussi avoir accès à la recherche scientifique de pointe, car «  les propriétés de ce type de cellules ouvrent de nombreuses perspectives, non seulement pour la médecine régénérative, mais également pour l’étude des maladies génétiques et la mise au point de traitements ». Cependant, la recherche sur les cellules souches embryonnaires pose forcément de gros problèmes d’éthique, car prélever ces cellules occasionne de facto la destruction de l’embryon.

Qu’à cela ne tienne, en 2007, une équipe de recherche de la Kyoto University annonçait dans la revue Cell avoir réussi à reprogrammer des cellules somatiques afin de les faire devenir pluripotentes, exactement comme les cellules souches embryonnaires. Cette reprogrammation implique une modification de quatre gènes responsables de la pluripotence. Cette découverte donna naissance aux cellules souches pluripotentes induites (ou iPS cells) et permit aussi à Shinya Yamanaka et James Tompson d’obtenir le prix Nobel de médecine en 2012.

p1-embryo-experiment-20130620Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos chimères. Il ne fallut que quelques années pour que des équipes de recherche aient l’idée d’utiliser des cellules souches pluripotentes induites d’une espèce dans le but de les introduire dans le corps… d’une autre espèce. Grâce à la pluripotence, les chercheurs pensent pouvoir à terme permettre le développement d’un cœur ou d’un rein d’une espèce dans le corps d’une autre espèce. Bien sûr, il convient de « déprogrammer » (knock out) certaines cellules souches de l’organisme « hôte » afin qu’elles ne donnent pas un rein ou un cœur ou tout autre organe que cet organisme développerait naturellement et qu’on veut remplacer par un organe programmé pour l’espèce « receveuse ». Les scientifiques aimeraient à terme pouvoir récupérer un organe humain s’étant développé à partir d’un embryon de porc, de vache ou de mouton afin de l’implanter chez un être humain ayant besoin d’une greffe. Autre application possible : la recherche scientifique sur des maladies encore mal connues et sans traitement comme la maladie d’Alzheimer ou la maladie de Parkinson, comme le mentionne la chercheure en bioéthique Vardit Ravitsky dans cette entrevue pour le magazine Les années lumière de Radio-Canada (à partir de 5 min 51).

Des questions d’éthique qui ne doivent pas être contenues aux seuls intérêts humains

Ce type de recherche génère évidemment de sérieux problèmes d’éthique, c’est peu dire. Tout d’abord, par le fait même que ce domaine de recherche est jeune. En effet, on ne sait pas comment vont réagir les cellules pluripotentes induites, même si on leur « donne l’ordre » de créer un rein, de la peau ou un cœur. Pour le moment, les équipes de recherche qui se lancent dans l’expérimentation scientifique sur les embryons chimères bloquent le développement de ces derniers au bout d’une certaine période. Par exemple, les États-Unis autorisent le développement des embryons chimères jusqu’au 28e jour pour les cochons (la période de gestation chez les suidés dure environ 114 jours). Or, certains chercheurs veulent obtenir le droit de prolonger cette durée, voire d’aller jusqu’au bout de la gestation. L’expérimentation étant affaire d’incertitude, qu’arriverait-il si les cellules se développaient en un membre, un œil, ou, soyons fous, en cellules du cerveau humain ? Il faut bien sûr raison garder, nos sociétés mettraient en place des garde-fous afin de ne pas franchir cette ligne dangereuse. Cependant, la science moderne est une affaire de compétition de plus en plus féroce. Si un pays décidait de financer la recherche publique sur les embryons chimères et autorisait le développement complet de ceux-ci, il est certain que cela inciterait d’autres pays à se lancer dans la course eux aussi. D’ailleurs, les National Institutes of Health (NIH) aux États-Unis songent à lever le moratoire imposé sur la recherche sur les embryons chimères, mais aussi à financer ce type de recherche avec des fonds publics. Le grand public est même invité à donner son avis sur cette décision jusqu’au 6 septembre 2016.

En dehors des inquiétudes concernant les risques de dérapages liés à ce type d’expérimentation, il me semble que les chercheurs oublient dans la majorité des cas le bien-être animal. Pensez-y. Est-il éthique d’utiliser des animaux par centaines, voire milliers, afin de s’en servir comme « usine » à organes pour les êtres humains ? C’est d’ailleurs ce qu’envisage sur le long terme, Pablo Ross, un chercheur de l’Université de Californie à Davis.

Est-il éthique de ne pas donner de droits à des porcs, des vaches ou des moutons, sur le prétexte qu’ils ne « sont pas assez proches de nous » comme le mentionne Vardit Ravitsky dans l’entrevue pour Les années lumière ? De façon plus générale, doit-on accepter de contenir les animaux à des rôles d’objets d’expérimentation sous le prétexte que des êtres humains souffrent de la maladie d’Alzheimer, de Parkinson ou de cancers ? D’ailleurs, ne devrait-on pas plus investir dans la recherche sur les causes des cancers, sur l’influence sur notre santé de l’environnement et des milliers de produits chimiques que nous créons, que nous respirons et que nous ingérons, en plus de les répandre dans l’environnement ? Il me semble que ne pas être extrêmement prudents avec la recherche sur les embryons chimères et peut-être avec les animaux chimères nous enlèverait justement de l’humanité. Le principe de précaution n’est-il pas la voie à choisir plutôt que de risquer de tomber collectivement de Charybde en Scylla, pour rester dans la mythologie grecque… ?

Auteur : Jérémy Bouchez Hinnovic.org

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