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D’où vient l’obsolescence programmée? Petit historique de l’innovation avec date de péremption

Kataztrov: Un resistor reliant les deux bornes d’alimentation réduit la durée de vie des piles.

Si vous possédez un téléphone intelligent, il est fort probable que sa performance ait diminué au fil du temps. La durée de vie de sa pile et l’incompatibilité entre les nouvelles versions d’applications et son système d’exploitation font partie des facteurs pouvant réduire sa performance. Dans de nombreux cas, cela est causé intentionnellement par les fabricants qui souhaitent augmenter la vitesse à laquelle des produits plus anciens sont remplacés par des modèles plus récents. Cette stratégie consiste à limiter artificiellement la durabilité d’un produit manufacturé pour renouveler sa consommation et est connue sous le nom d’obsolescence programmée (OP) (Slade, 2006).

Alors qu’en 2017, Apple suscitait la controverse en admettant avoir délibérément ralenti certains modèles de l’iPhone à mesure qu’ils vieillissaient, force est d’admettre que l’OP ne se limite pas aux téléphones portables puisqu’il s’agit d’une pratique adoptée dans différentes industries, y compris celle des innovations en santé (Tu et al., 2018). Mais à quel moment ce monde d’innovations avec date de péremption a-t-il vu le jour? Quels sont les avantages et les inconvénients associés à l’OP? Comment atténuer ses effets négatifs?

Les origines et les types d’obsolescence programmée

L’OP n’est pas un phénomène récent. En 1925, le célèbre cartel Phoebus s’est distingué en établissant des normes de production pour les lampes à incandescence qui réduisaient leur durée de vie à un maximum de 1 000 heures (les lampes produites à l’époque duraient jusqu’à 2 500 heures). Un autre exemple est celui de l’entreprise américaine General Motors qui est devenue le leader mondial des ventes de véhicules à partir des années 1930 grâce à l’adoption d’une politique axée sur le changement fréquent des styles de voitures. Stimulant de façon continue le désir des consommateurs, cette stratégie fait maintenant partie intégrante de l’industrie automobile. Au cours des années 1950, l’OP s’est également fortement développée dans l’industrie des appareils électroménagers lorsque les fabricants ont commencé à raccourcir la durée de vie des produits en utilisant des matériaux moins durables (par exemple, des pièces de plastique au lieu de pièces métalliques) ou en introduisant des gadgets (par exemple, des minuteries) qui finissent par s’user et empêcher le fonctionnement du produit.

Selon Vance Packard, auteur du livre Waste makers (1960), trois formes d’OP peuvent être introduites dans la conception d’un produit :

  1. L’obsolescence de la fonction : un produit existant devient désuet alors qu’un produit qui fonctionne mieux ou qui offre des fonctions additionnelles est introduit sur le marché;
  2. L’obsolescence de la qualité : un produit est fabriqué délibérément pour se briser ou s’user après un certain temps d’usage;
  3. L’obsolescence psychologique ou d’opportunité : un produit de qualité et performant devient démodé ou moins désirable parce que son style ou son usage n’est plus du dernier cri.

Justification économique et implications environnementales

La nécessité de réagir à la grave crise qui a suivi le krach de la Bourse de New York en 1929 a servi de prétexte pour défendre l’OP. Dans un contexte de récession économique et de réduction généralisée de la consommation, la fabrication de biens avec date de péremption était perçue comme une stratégie économique efficace. Celle-ci inciterait les consommateurs à acheter plus de produits, ce qui contribuerait à stimuler l’activité manufacturière, à réduire le chômage et à favoriser une reprise économique. Ces arguments ont été utilisés par Bernard London, un agent immobilier américain qui a publié trois essais au début des années 1930 sur le sujet. Pour lui, non seulement les entreprises devaient programmer l’obsolescence des produits manufacturés, mais le gouvernement devait également adopter des réglementations fixant la durée de vie des produits et la date de leur destruction. Les autres avantages mentionnés par les défenseurs de l’OP comprenaient l’offre croissante de biens et services et la fabrication de produits moins chers et, parfois, plus efficaces.

Bien que l’OP puisse contribuer à la création de richesse, ses effets sont dévastateurs sur le plan environnemental. Annie Leonard, dans son court métrage intitulé The Story of Stuff, affirme que le système de production et de consommation des pays industrialisés est en crise et que l’OP sert à maintenir ce système défaillant en activité.

Annie Leonard souligne les effets négatifs à toutes les étapes de ce système linéaire :

  • L’extraction des ressources naturelles détruit les écosystèmes de la planète à un rythme effréné;
  • La fabrication de produits manufacturés implique l’utilisation de produits toxiques et l’émission d’une grande quantité de polluants;
  • Les biens produits sont distribués rapidement à large échelle et à moindre coût pour stimuler les ventes;
  • La consommation est perçue comme une valeur en soi, affectant l’identité des personnes, leur condition sociale et leur relation au monde;
  • La destruction ou l’enfouissement de ces produits implique une quantité gigantesque de déchets non recyclables qui polluent l’environnement et accélèrent les changements climatiques.

En renforçant le caractère consumériste de la société, l’OP aggrave ainsi les problèmes sociaux et environnementaux qui caractérisent le 21e siècle (Pope, 2017).

L’OP dans le domaine de la santé et des solutions pour la combattre

L’OP caractérise plusieurs types d’innovations en santé. Selon un article publié dans le New York Times sur les coûts croissants des soins de santé aux États-Unis, une grande partie des innovations pour le traitement du diabète de type 1 (pompes à insuline, glucomètres, analogues de l’insuline, etc.) est développée par une poignée d’entreprises qui dominent le marché et pratiquent l’OP. Des « dispositifs à usage unique » ont également été développés en évoquant des raisons de sécurité accrue pour les patients. Certains de ces dispositifs, comme des cathéters utilisés en cardiologie, peuvent néanmoins être réutilisés après avoir subi des procédures rigoureuses et contrôlées de nettoyage et de tests pour assurer que leur performance est équivalente à celle d’un produit neuf. Toutefois, de nombreux fabricants ajoutent des « serrures » numériques, mécaniques ou au niveau des matériaux pour empêcher la réutilisation de leurs produits, une pratique connue sous le nom d’obsolescence intégrée.

Quelles actions peuvent contribuer à la transition d’une société de déchets à une société durable? Selon Équipe Lutte contre l’obsolescence d’Équiterre, la mise en place d’un cadre juridique autour de l’OP pourrait augmenter la durabilité des produits tout au long de leur cycle de vie. Pour favoriser l’adoption de comportements plus responsables, cette équipe préconise plusieurs mesures :

  • Allonger la garantie de la vie utile des produits manufacturés;
  • Faire connaître la durée de vie estimée au moment de l’achat;
  • Pénaliser les fabricants qui réduisent délibérément la durabilité de leurs produits;
  • Inciter le recours aux pièces de rechange;
  • Encourager les entreprises à intégrer la gestion des déchets générés par les produits qu’ils fabriquent ou distribuent;
  • Pénaliser les consommateurs qui produisent une grande quantité de déchets polluants.

Ces mesures ciblent ainsi les mécanismes les plus utilisés par les entreprises pour programmer l’obsolescence de leurs produits, incluant les changements fréquents de leur design, l’utilisation de matériaux non durables et l’impossibilité de se procurer des pièces de rechange. Peut-être que le concept des « Repair Cafés », lancé en 2009 aux Pays-Bas pour encourager les consommateurs à réparer plutôt qu’à jeter, et l’interdiction légale de la pratique de l’OP adoptée en France en 2015 inciteront les producteurs et les utilisateurs d’innovations en santé à envisager un avenir plus responsable.

Auteur : Hudson Pacifico Silva
Professionnel de recherche, Université de Montréal, Équipe de recherche In Fieri

RÉFÉRENCES

  • Slade, G. (2006). Made to break: Technology and obsolescence in America. Cambridge, MA: Harvard University Press.
  • Packard, V. (1960). The waste makers. New York, NY: David Mckay Company.
  • Pope, K. (2017). Understanding planned obsolescence: Unsustainability through production, consumption and waste generation. London, UK: Kogan Page.
  • Tu, M-H, Chang, P, Lee, Y-Li (2018). Avoiding obsolescence in mobile health: Experiences in designing a mobile support system for complicated documentation at long-term care facilities. CIN: Computers, Informatics, Nursing, 36(10), 501-506.

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