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Discrimination envers les femmes scientifiques en santé : des publications de qualité… moins citées

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Maureen Metcalfe, en train d’utiliser un microscope électronique en transmission du Centers for Disease Control and Prevention (CDC). Crédit : Cynthia Goldsmith (Public Health Image Library).

Avec l’accroissement marqué des femmes en sciences, la productivité scientifique des femmes et des hommes a été étudiée sous de nombreux angles et le constat reste le même : il y a un écart marqué au détriment de celles-ci. Elles publient moins, peu importe le pays ou la discipline. Elles sont à la traîne en ce qui concerne le taux de citation et la production scientifique. La maternité, le rang professoral et une plus grande multidisciplinarité ont été identifiés comme étant des facteurs expliquant cette différence. N’y aurait-il pas également une certaine forme de discrimination qui agisse sournoisement?

Peut-être que oui. Une étude menée au Québec auprès de scientifiques du domaine de la santé démontre qu’en contrôlant certaines variables, les femmes sont aussi productives – parfois plus! – que leurs confrères… mais elles demeurent moins citées. Alors que la compétence des femmes n’est pas remise en question, le fait est qu’elles semblent défavorisées lorsque vient le temps de se référer à leurs travaux.

Impact scientifique variable selon le sexe

La recherche (1), menée par Catherine Beaudry (Polytechnique Montréal) et Vincent Larivière (Université de Montréal), s’est intéressée à l’impact scientifique – qui a été mesuré en termes de nombre de citations reçues – des articles dans les revues scientifiques. Étant donné que ce type de publication passe par un processus strict de révision similaire de révision par les pairs, il est surprenant de constater un écart selon le sexe.

Pour en arriver à cette conclusion, les chercheurs ont effectué une étude économétrique des données bibliométriques. Cette méthodologie consiste à faire l’analyse statistique des publications pour mesurer la performance de la recherche du point de vue de la production scientifique (volume de publications) et de l’impact de la recherche (influence des publications). La recherche, qui avait pour but d’identifier les sources de la différence d’impact selon le sexe, s’est concentrée notamment au domaine de la santé au Québec. Quatre variables, reconnues pour influencer la productivité, ont été contrôlées : nombre d’articles et rang d’auteur, financement de la recherche, facteur d’impact des revues et nombres d’auteurs. Avec ces différents éléments sous contrôle, les chercheurs ont pu dresser un portrait de la performance scientifique des femmes en santé.

Le nerf de la guerre reste le financement…

Une première analyse met en évidence, sans surprise, la différence de performance scientifique entre les hommes et les femmes. Ces dernières publient moins, sont plus souvent premières auteures, plus rarement dernières auteures – ce qui signifie qu’elles ne dirigent pas l’équipe de recherche –, reçoivent moins de financement et contribuent à des articles qui sont moins cités. Par ailleurs, elles reçoivent en moyenne moins de subventions publiques : l’écart annuel est inférieur de 35 000 $ par rapport aux hommes. Il en va de même avec le financement privé, où les femmes obtiennent le quart du montant reçu par leurs confrères.

Il y a bien évidemment un lien direct entre le financement obtenu, le nombre de publications et le fait de cibler des revues à plus haut facteur d’impact. Davantage d’argent implique une plus grande productivité, en donnant accès à davantage de ressources humaines et matérielles. Toutefois, en dessous d’un certain niveau de financement annuel public (109 962 $ pour les hommes; 92 581 $ pour les femmes), ce dernier a un impact négatif sur le nombre de citations. Par ailleurs, avec un financement inférieur, les femmes ont une productivité marginale approximativement quatre fois plus élevée que les hommes. Ce qui veut dire qu’elles réussissent à produire plus, avec moins de ressources.

…mais à financement similaire, impact scientifique différent

Lorsque le financement est contrôlé, c’est-à-dire qu’à un niveau de subvention annuelle similaire, il appert que les femmes et les hommes scientifiques ont un niveau de productivité semblable et ciblent des revues à haut facteur d’impact. Une analyse plus poussée démontre toutefois l’influence à la baisse que peut avoir la présence de femmes parmi les auteurs sur le nombre de citations d’un article. Plus celles-ci sont nombreuses en tant que coauteures, moins l’article sera cité.

Autrement dit, la proportion des femmes coauteures influence à la baisse les probabilités que l’article soit cité – ce, au détriment des auteurs, soient-ils hommes ou femmes. Par exemple, pour un facteur d’impact moyen de 12, le nombre de citations relatives est diminué de 10 pour un article écrit par 100% de femmes par rapport à un article écrit par 100% d’hommes. Un tel résultat soulève des questions sérieuses et suggère une forme de discrimination.

Pourquoi cet écart?

Cet écart n’est certainement pas dû au fait que les femmes sont moins compétentes que leurs confrères. Au contraire, les données recueillies démontrent qu’elles publient moins, mais dans des revues à plus grand facteur d’impact, ce qui laisse croire qu’elles ciblent la qualité davantage que la quantité. Certaines sont même plus productives, à financement égal, que leurs confrères.

Si ce n’est pas la compétence, qu’est-ce qui peut rentrer en jeu et ainsi affecter si directement le taux de citation? Une première hypothèse est qu’il y a bel et bien une forme de discrimination : les chercheurs, hommes ou femmes, auraient moins tendance à citer les articles surtout écrits par des femmes. Mais d’autres hypothèses méritent d’être étudiées. Par exemple, les femmes ont tendance à mener des études davantage multidisciplinaires et moins spécialisées, ce qui affecte le nombre de citations (2). Ainsi, avant de parler strictement de discrimination, il serait plus prudent de pousser les recherches pour bien saisir les facteurs en action.

Il reste que ce constat ne s’applique pas qu’aux femmes scientifiques en santé. Beaudry et Larivière ont aussi étudié les femmes en sciences naturelles et en génie et ont observé les mêmes tendances, également soulevées dans une autre recherche. Bref, il reste encore du travail à faire pour les femmes en sciences!

Note : Les chercheurs se sont aussi intéressés aux femmes en sciences naturelles et génie, dont les résultats ont été publiés dans le site de l’ACFAS.

Auteur(e)s : Laurence Solar-Pelletier, Ph.D., coordonnatrice, Chaire de recherche du Canada CDC-Innov.
Catherine Beaudry, Ph.D., titulaire de la Chaire de recherche du Canada en création, développement et commercialisation de l’innovation.
Vincent Larivière, Ph.D., titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante.

RÉFÉRENCES

  • (1) Pour avoir des résultats plus détaillés : Beaudry, C., Larivière, V. (2016). Which gender gap? Factors affecting researchers’ scientific impact in science and medecine. Research Policy, 45(9), 1790-1817. (http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S004873331630083X)
  • (2) Leahey, E., (2006). Gender differences in productivity research specialization as a missing link. Gender & Society 20(6), 754–780.

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