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375 ans de médecine à Montréal

Saviez-vous que Montréal est  « l’une des seules villes du monde dont la date de fondation correspond aussi à celle de la construction de son premier hôpital » ?

En effet, c’est dès la création de Ville-Marie en 1642 qu’un hôpital rudimentaire fut construit dans l’enceinte du fort situé à l’époque à l’emplacement actuel du Vieux-Montréal. Trois ans plus tard, les Français allaient construire un autre bâtiment situé cette fois-ci à l’extérieur du fort, c’était le tout premier Hôtel-Dieu de la communauté qui allait devenir Montréal par la suite. L’édification de ce bâtiment fut le début d’une histoire médicale vieille de 375 ans en 2017.

Médecine religieuse et chirurgie en Nouvelle-France

Alors que la communauté de Ville-Marie grossissait doucement (quelques centaines d’habitants en 1667), la majorité des soins étaient réalisés par des chirurgiens. Encore au début du XVIIe siècle, les personnes chargées d’évacuer « les mauvaises humeurs » des malades par l’intermédiaire entre autres de saignées étaient des chirurgiens-barbiers qui n’avaient pas de formation médicale… mais savaient repérer les principales veines. Comme sur le Vieux Continent, ils étaient également « spécialisés » dans les arrachages de dents, comme nous l’expliquons dans ce billet dédié à l’histoire de la dentisterie.

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Dans son livre « La médecine en Nouvelle-France – Les chirurgiens de Montréal », Marcel J. Rheault rapporte que le chirurgien Étienne Bouchard « passe un contrat de «Marché de soins médicaux» avec 26 familles de Montréal. Par cette entente, moyennant 100 sous par an, payable en deux termes, il s’engage à panser et médicamenter chaque contractant et sa famille de toutes sortes de maladies, tant naturelles qu’accidentelles, exception faite de la peste, de la grosse vérole, de la lèpre, du mal caduc, de la lithotomie ou opération de la pierre » (Rheault, 2004, p. 31).

De 1642 à 1760, un total de 137 chirurgiens ont officié en Nouvelle-France. Les médecins étaient quant à eux très peu représentés puisque depuis le concile de Tours en 1163, l’église interdisait aux médecins de pratiquer des actes chirurgicaux (Ecclesia abhorret e sanguine, « l’Église a horreur du sang »). Sur ces 137 chirurgiens, 79 ont pratiqué durant le gouvernement de Montréal et la majorité de ceux-ci était issue du corps militaire français. Grâce aux archives judiciaires et paroissiales, on sait que le premier chirurgien de Montréal s’appelait Jean Pouppée (un chirurgien dit navigans) et qu’il accompagnait les fondateurs de Ville-Marie, Paul Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance durant leur arrivée sur le nouveau continent. Fait intéressant, « aucun médecin diplômé d’une université européenne ne vint pratiquer sa profession dans le gouvernement de Montréal, ils furent seulement quatre pour l’ensemble de la colonie» (Rheault, 2004, p. 13).

Outre les chirurgiens qui décidaient de quitter la France pour rejoindre la colonie moyennant rétribution financière, les soins médicaux dans Ville-Marie ont dès le début été pratiqués par des personnalités religieuses, Jeanne Mance, née à Langres (Haute-Marne), étant la plus reconnue puisqu’elle donna naissance à la ville et qu’elle créa l’Hôtel Dieu de Montréal (Hôpital Saint-Joseph de son premier nom). À l’époque, la maladie était vue par l’Église comme un « avertissement et un châtiment divins ».

Saviez-vous que ?
Le scorbut a fait partie des premiers symptômes dont souffraient les arrivants de la Nouvelle-France. Résultat d’une carence en acide ascorbique (ou vitamine C) présent dans les légumes et les fruits, cette maladie se caractérise par de nombreux symptômes dont les plus connus sont le déchaussement des dents, une fatigue chronique et surtout des hémorragies graves qui peuvent conduire à la mort. Alors que Jacques Cartier pensait que ses hommes étaient atteints d’une maladie issue des Amérindiens, ce sont ces derniers qui l’informèrent « que l’on peut en guérir en buvant une décoction d’écorce et de feuilles d’annedda (le thuya, aussi appelé « cèdre blanc »)».

Ainsi, « Dieu envoie des afflictions pour exercer sa souveraine puissance ». Même s’ils voient dans la maladie l’œuvre de Dieu, les soignants de la Nouvelle-France (les chirurgiens en l’occurrence), tout comme leurs confrères du Vieux Continent, cherchent tout de même à guérir les malades en ayant recours à des théories basées sur celles des grands médecins de l’Antiquité » (Lessard, 2012, p.18). On fait appel notamment à la pharmacopée connue en France, mais aussi à celle issue de plantes présentes uniquement sur le nouveau continent. Ainsi, l’ail, l’anis, la passiflore, la gentiane, la sauge, la capillaire du Canada, le ginseng américain ou encore le pavot faisaient partie de la panoplie des chirurgiens, médecins et apothicairesses religieuses. Comme le mentionne Marcel Rhéault, « très peu des plantes médicinales qui servaient aux Amérindiens ont été utilisées par les chirurgiens français ». C’est pourtant grâce à leurs connaissances des plantes locales que des hommes de Jacques Cartier ont été guéris du scorbut plusieurs années auparavant (lire l’encadré). Outre les plantes, la médecine tentait de soigner certaines pathologies à partir des parties de certains animaux. Fait inusité, la viande de castor « sert dans les diètes prescrites par les médecins. Ses rognons, tout comme les sabots d’élan et d’orignal, servent à soigner les maladies mentales » !

La médecine montréalaise sous le régime anglais

Représentation de la capitulation des soldats français (à droite) face aux troupes anglaises à Montréal. Crédit : Réseau canadien d’information sur le patrimoine.

La prise de Montréal (le nom s’est imposé vers 1730) par les troupes anglaises en 1760 et la signature du traité de Paris en 1763 sonnent l’arrêt de la guerre de la Conquête et signifient la fin du régime français au Canada. Cela n’occasionnera pourtant pas de grands bouleversements dans la pratique de la médecine à Montréal et dans la province jusqu’au début des années 1800. Les médecins britanniques se réservent les villes alors que les médecins français sont relégués dans les villages et les bourgs. De plus, c’est toujours la médecine militaire qui domine la pratique.

Le XIXe siècle au Canada va être celui de la création d’institutions afin d’enseigner la médecine. Les premières facultés de médecine du Haut-Canada sont fondées à St-Thomas en 1821, à York (maintenant Toronto) en 1824 par John Rolph. À Montréal, c’est « à la fin de 1823 que la Montreal Medical Institution, plus tard intégrée à la Faculté de médecine de l’Université McGill, est fondée par le Dr W. Caldwell et ses associés. » La faculté de médecine de l’Université de Montréal date quant à elle des tout débuts de la fondation de l’université francophone en 1878 qui était alors une annexe de l’université de Laval à Québec.

Sur le plan des maladies, Montréal est tristement connue pour avoir subi deux épidémies majeures durant le XIXe siècle. En 1832, une épidémie de choléra frappe la ville et fauche près de 2000 âmes, principalement des individus pauvres et des sans-abri (Sendzick, 1997, p. 2). 47 ans plus tard en 1885, c’est la variole (alors appelée « la petite vérole ») qui touche durement la ville. Cette fois-ci, on dénombre 5864 décès et près de 13 000 personnes défigurées. Fait étonnant, 9 victimes sur 10 sont des Canadiens français. Comme le rapporte l’Encyclopédie canadienne, les francophones « se méfient de la vaccination. Ils l’associent aux chirurgiens britanniques. Vivant souvent dans des logements délabrés, sales et surpeuplés des quartiers les plus pauvres de la ville, ils acceptent mal qu’on tente de les aider et de maîtriser la maladie. Ils sont décontenancés par les discours contre la vaccination et les défenseurs de l’homéopathie, qui considèrent la vaccination comme du  “charlatanismeˮ, voué à  “l’empoisonnement de nos enfantsˮ ».

Mais l’histoire de la médecine à Montréal est surtout faite de succès et est associée à de grands noms. On peut citer le renommé Wilder Penfield, pionnier de la chirurgie épileptique et fondateur de l’Institut neurologique de Montréal en 1934, il est également l’inventeur de la « méthode de Montréal », technique d’opération chirurgicale du cerveau visant à identifier la zone responsable des crises d’épilepsie chez un patient. La célèbre méthode montréalaise a été appliquée dans de nombreux pays. Nous avons dédié un billet au Dr Penfield pour les 80 ans du « Neuro » en 2014.

Autre figure importante de la médecine à Montréal, Armand Frappier a permis des avancées importantes dans le traitement de la tuberculose, notamment en travaillant à l’Institut Pasteur sur le vaccin BCG (bacille de Calmette-Guérin) qu’il introduit au Québec. En 1938, il crée l’Institut de microbiologie et d’hygiène de Montréal, l’ancêtre de l’actuel Institut Armand Frappier. En 1945, il fonda à l’Université de Montréal la première école francophone d’hygiène au monde. Armand Frappier a été récipiendaire de nombreuses décorations et a apporté une renommée internationale à Montréal en matière de « formation médicale, de santé publique et de production de produits biologiques ».

L’histoire de la médecine à Montréal est très riche et nous ne vous proposons ici qu’un survol des grandes réalisations ou événements qui ont marqué la métropole québécoise. Une chose est sûre, avec deux grandes universités formant des spécialistes de la santé, des instituts de pointe en recherche scientifique, et des formations collégiales et universitaires en santé publique, Montréal se place en ce début du XXIe siècle en tant que ville incontournable dans le secteur de la santé.

RÉFÉRENCES

  • Lessard, R. (2012). Au temps de la petite vérole: la médecine au Canada au XVIIe siècle. Québec: Septentrion.
  • Rheault, M. (2004). La médecine en Nouvelle-France: les chirurgiens de Montréal, 1642 – 1760. Sillery, QC: Septentrion.
  • Sendzik, W. (1997). The 1832 Montreal Cholera Epidemic: A Study in State Formation.  (Mémoire de maîtrise). Université McGill. Récupéré de Bibliothèque nationale du Canada http://www.collectionscanada.gc.ca/obj/s4/f2/dsk2/ftp01/MQ37236.pdf
Auteur : Jérémy Bouchez
Hinnovic.org

2 commentaires

  1. a lippman dit :

    c’est dommage que on ne reconnaître des autochtones qui ont eu leurs pratiques médicales efficaces et douces comme premières soignants sur ce territoire occupé. Et beaucoup plus que 1642.

    • Jérémy Bouchez dit :

      Bonjour. En effet, les autochtones possédaient des savoirs et des connaissances à propos de nombreuses plantes ayant des vertus médicinales. Nous avons d’ailleurs souligné dans l’article le fait que c’est grâce à leurs connaissances des plantes locales qu’ils ont aidé Jacques Cartier à soigner son équipage. Nous sommes également d’accord sur le fait que c’est un fait très peu connu et dont on ne parle pas assez. Merci pour votre commentaire.

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